Une avancée et des concessions

Tout ça pour ça ? À moins de cent jours des législatives de mi-mandat et dans un contexte de profonde déception démocrate à l’égard du président Joe Biden, l’adoption dimanche par le Sénat d’un ample projet de loi d’investissement en environnement et en santé constitue incontestablement un succès et un progrès. Un rare succès législatif d’envergure pour Biden qui en a bien besoin alors que sa popularité plafonne à 35 % et qu’une majorité de démocrates préféreraient ne pas le voir se représenter en 2024. Un progrès certain, encore à tempérer, dans la lutte contre le réchauffement climatique — porteur d’un engagement, appréciable mais insuffisant, de réduction aux États-Unis des émissions de GES de 40 % avant 2030.

On n’y croyait plus, à vrai dire. Dix-huit mois que l’action gouvernementale était paralysée par l’opposition en bloc des républicains, les querelles intradémocrates entre le centre et la gauche du parti et l’odieux chantage de ces deux empêcheurs de tourner en rond que sont les sénateurs démocrates Joe Manchin et Kyrsten Sinema. Ces deux-là s’étant finalement ralliés au prix d’importantes concessions, le projet de loi appelé Inflation Reduction Act, adopté dimanche à l’arraché par les 50 démocrates plus la vice-présidente Kamala Harris, au terme d’un « vote-a-rama » nocturne, comprend le plus important investissement jamais fait aux États-Unis en matière environnementale : 370 milliards de dollars américains sur dix ans. Et il contient, initiative phare sur le plan social, des mesures visant à faire baisser le prix des médicaments pour les personnes âgées — qui les paient jusqu’à dix fois plus cher qu’au Canada. Ce à quoi les républicains se sont d’ailleurs opposés au prétexte — aussi faux qu’ultracapitaliste — que la fixation des prix allait nuire à la recherche médicale.

N’empêche que la nouvelle loi, fût-elle une avancée majeure dans les circonstances, est une version drôlement allégée du pharaonique Build Back Better (BBB), cadre législatif que Biden avait mis de l’avant en arrivant à la présidence en janvier 2021. Ambitieuse initiative « rooseveltienne » au montant de quelque 3000 milliards de dollars, le BBB allait élargir comme jamais le filet social et refonder écologiquement l’économie nationale. Enterrées, donc, les grandes promesses de création d’un système de congé parental ou d’instauration de la gratuité de l’accès à la maternelle et aux universités publiques.

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Développement plus poussé des énergies solaire et éolienne, aides financières à la transition énergétique pour les familles et les entreprises, subvention à l’achat d’une voiture électrique (comme si c’était une panacée)… En matière environnementale, il reste que la mouture rapetissée du BBB, que les démocrates se félicitent aujourd’hui d’avoir votée, contient des mesures qui sont pour l’essentiel incitatives, alors que l’urgence de la situation commanderait des mesures autrement plus musclées, lire un système de tarification du carbone, que ce soit par taxe ou formule de quotas, comme il en existe au Canada, en Europe et en Chine. Les États-Unis en sont encore loin.

La nouvelle loi, que la Chambre entérinera cette semaine, tient en partie du leurre dans la mesure où M. Manchin, sénateur de la Virginie-Occidentale dont la machine électorale est généreusement financée par l’industrie gazière, ne lui aura évidemment pas donné son appui sans retour d’ascenseur. À savoir le soutien de la Maison-Blanche à la construction d’un gazoduc controversé de 500 km (le Mountain Valley Pipeline) qui traverse les Appalaches. Lui a été promis, qui plus est, que seraient autorisés de manière expéditive d’autres pipelines aux États-Unis… Il se trouve pourtant que le Mountain Valley Pipeline, s’il faut en croire le New York Times, faisait depuis des années l’objet d’une opposition militante si intense que la réalisation du projet était fortement compromise.

Ainsi vont les lobbys et la culture politique américaine, bloquée par ses fractures. Le noeud gordien « transition écologique vs dépendance aux énergies fossiles » n’est pas tranché par cette loi. Elle n’en est pas moins largement saluée par les milieux progressistes comme un premier pas capital. Elle ne le sera cependant pas longtemps, et les objectifs de réduction des GES resteront théoriques si d’autres pas ne sont pas rapidement franchis aux États-Unis, deuxième plus grand émetteur de gaz à effet de serre de la planète.

Quel impact sur les fortunes des démocrates et de Joe Biden ? Que leur plan climat contribue à dynamiser leur électorat, il le faudrait. Si les vents politiques lui ont été favorables cet été sur un certain nombre de dossiers, la pente n’en reste pas moins raide pour le président, tant les sondages lui sont défavorables. L’état de l’économie faisant foi de tout, les chiffres de l’emploi publiés vendredi dernier, indiquant que le marché du travail était au mieux de sa forme depuis 50 ans, lui auront été un baume. Voyons voir quel effet lui feront les données sur l’inflation qui seront publiées mercredi.

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