Devoir d’assistance et de vigilance

Les Québécois découvrent ces derniers jours le drame personnel que vivent une centaine de résidents de La Baie, au Saguenay, à la suite d’un glissement de terrain ayant engouffré une maison et forcé l’évacuation précipitée des occupants de 76 autres résidences. Dans l’urgence du moment, ceux-ci n’ont pas eu d’autre choix que d’attraper au passage leurs effets personnels, animaux de compagnie et biens essentiels. Quitte à laisser derrière eux leur aquarium, leurs plantes, leurs souvenirs… ainsi que le fonds de retraite et la sécurité que représente une maison.

Sur la colline instable d’un quartier de La Baie, un avenir imprévisible attend 190 de nos concitoyens. Ces sinistrés, impuissants devant le destin, méritent une assistance. Or, celle-ci était bien maigre. Ils avaient droit à 20 $ par jour de délocalisation, alors que la plupart d’entre eux devront attendre de deux à quatre mois avant que les travaux de stabilisation des sols soient achevés et qu’ils puissent rentrer chez eux. Pour les plus malchanceux, dont la maison est irrécupérable, l’indemnisation maximale pour la perte définitive de leur maison était fixée à 285 000 $.

Lors de son passage à La Baie, le premier ministre, François Legault, a heureusement bonifié ces maigrelettes sommes en faisant passer l’indemnité quotidienne à 40 $ et en augmentant à 385 000 $ la valeur maximale de rachat des cinq maisons jugées irrécupérables. Les meubles seront aussi remboursés. Même avec ces changements, les sinistrés subiront les contrecoups du glissement de terrain dans leurs finances personnelles et dans leur âme.

Aucune enveloppe budgétaire ne sera assez grande pour apaiser la souffrance, l’angoisse et le désarroi des Baieriverains évacués aux portes de la douce saison d’été, un moment habituellement festif et reposant au Québec. Certains vivent en ballottage depuis encore plus longtemps, les premières évacuations remontant à la fin du mois d’avril.

Il serait hasardeux de tirer des conclusions définitives sur les causes du glissement de terrain, survenu le 13 juin dernier. Parmi les hypothèses soulevées, les précipitations abondantes de neige et de pluie auraient contribué à l’affaiblissement des sols, déjà fragiles en raison de leur composition argileuse.

La recrudescence des crues et des inondations est une conséquence directe d’un phénomène connu, mais encore banalisé… Nous entrons subrepticement sur le terrain des changements climatiques, ce qui nous force à analyser le glissement de terrain à La Baie dans une perspective plus large.

Le réchauffement de la planète n’a rien d’abstrait. C’est Montréal qui enregistre une canicule historique à la mi-mai. Ce sont les berges des îles de la Madeleine qui perdent en moyenne un demi-mètre par année aux griffes invisibles de l’érosion. C’est Saint-Paul-d’Abbotsford qui doit imposer un moratoire sur les nouvelles constructions résidentielles parce que les puits ne suffisent pas à la demande actuelle d’eau potable.

Nous pouvons continuer de mettre des pansements sur le bobo pour soulager la détresse et les dérangements immédiats : programmes d’indemnisation financière pour les sinistrés, travaux de renforcement des sols, construction de digues, livraison d’eau par camion, etc. Mais ce ne seront, justement, que des pansements.

Les scientifiques et les environnementalistes en appellent depuis des lustres à une décarbonisation radicale de notre économie. Au Québec, les dernières élections municipales ont vu émerger une nouvelle génération d’élus, qui transposent la lutte contre les changements climatiques dans les politiques d’aménagement du territoire et de planification des transports. Au sein du gouvernement Legault, ils font face à certains interlocuteurs qui voient la densification comme une mode, le troisième lien comme un projet environnemental et le caribou forestier comme un animal d’enclos.

Selon un récent sondage mené par le Centre universitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), plus de deux tiers des Québécois attribuent un risque « grand ou très grand » aux changements climatiques. À l’inverse, à peine 13 % des Québécois font confiance aux actions des autorités publiques en matière de lutte contre les changements climatiques. Toutefois, le sondage avait été mené avant que le gouvernement Legault annonce son intention de mettre un terme aux activités d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures.

En matière d’environnement et de lutte contre les changements climatiques, la Coalition avenir Québec suscite plus de méfiance que d’engouement. À sa décharge, elle représente une population inquiète, certes, mais pas au point de modifier en profondeur ses habitudes de vie. C’est la quadrature du cercle.

Depuis quelques années, nous constatons que les changements climatiques se produisent « dans la cour » des municipalités et qu’ils influent sur notre quotidien. Le devoir d’assistance à La Baie est louable, mais il devrait s’accompagner d’un devoir de vigilance collectif. Cet avenir imprévisible, il nous attend tous.

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