La santé spectacle

Après des années à les bouder, Québec facilite l’accès à deux hormones bio-identiques. Cette victoire éclatante, les femmes la doivent en large partie à la pugnacité de Véronique Cloutier. Montée au front afin de comprendre les bouleversements qui l’assaillent depuis que la ménopause s’est invitée dans sa vie, l’animatrice a rallié une armée de 260 000 femmes partageant la même campagne aride. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a rendu les armes le jour même de la diffusion du dernier volet de sa série documentaire Loto-Méno. Un symbole qui n’en laisse pas moins songeur : est-ce vraiment ainsi que nous voulons que la santé des femmes avance, à coups de documentaires, de pétitions et de vedettariat ?

N’oublions pas qu’avant la victoire de Véro, il y a eu celle de Julie. C’était en 2010. L’animatrice et productrice Julie Snyder avait ému tout le Québec avec son combat pour un accès universel, pour tous les couples infertiles, à la fécondation in vitro. Bien sûr, le Québec ne fait pas bande à part dans le recours à la santé spectacle pour crever un abcès mûr. L’exemple le plus parlant reste celui du cancer du sein, passé de parent pauvre à ultraprivilégié grâce à une mobilisation sans précédent et un ruban rose qui a fait école en divers points du globe.

Le chemin de la sensibilisation s’avère plus tortueux pour la périménopause et la ménopause, périodes taboues qui marquent la fin de l’ovulation et des règles au prix d’une diversité de symptômes tantôt bénins, tantôt invalidants. Combien d’appels à l’aide se sont perdus, combien de saintes colères ont été balayées avant que la digue ne cède ici sous l’impulsion d’un bras de fer télévisuel hors du commun ?

Au Royaume-Uni ces jours-ci, l’accès à l’hormonothérapie suscite des débats endiablés en tous points pareils aux nôtres. Là-bas, des menopause warriors veulent faire « du silence entourant la ménopause » « une cacophonie ». Leur égérie est Lorraine Kelly, l’une des présentatrices les plus populaires du petit écran britannique. Leur Véronique Cloutier s’appelle Davina McCall. Son documentaire Sex, Myths and the Menopause a créé un immense choc dans les foyers britanniques. Aussi grand que Loto-Méno dans les salons québécois. Et comme ici, l’establishment politique et médical tremble.

On souhaite à nos consœurs britanniques une victoire aussi décisive que celle de Mme Cloutier. Car oui, l’accès à l’estradiol-17B sous forme de gel topique et à la progestérone micronisée est une avancée majeure, saluée chaudement d’ailleurs par l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec. Elle vient mettre fin à deux décennies de misère pour celles qui auraient bénéficié de ces traitements quasi disparus des cabinets après la publication d’une importante étude mal interprétée, en 2002. Résultat : en 20 ans, le nombre de Québécoises qui prennent des hormones a chuté de 45 %, alors que le nombre de femmes en âge d’en prendre a augmenté de 43 %, a calculé Enquête.

En mars dernier, l’émission phare de Radio-Canada a refoulé les sentiers battus par Loto-Méno au fil d’une enquête journalistique qui a mené aux mêmes conclusions. Non seulement l’hormonothérapie féminine est largement sous-prescrite au Québec, mais tous les soins entourant ces bouleversements sont déficients. Le ministre Dubé en a pris acte. Il a mandaté l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux afin qu’il produise un guide favorisant une meilleure prise en charge de la ménopause par les professionnels de la santé. Fort bien.

Reste l’éléphant dans la pièce : le traitement réservé à la ménopause n’est que la part visible d’un mal documenté qui touche à plusieurs sphères de la santé physique et psychologique des femmes. C’est vrai dans les cabinets et les hôpitaux, où les maux des femmes sont plus susceptibles d’être minimisés. C’est aussi vrai dans les études cliniques, où elles recommencent à être plus présentes, après en avoir été chassées pendant des années à cause du scandale du thalidomide, cela même si la science savait fort bien que les deux sexes métabolisent différemment certains médicaments.

Les méthodes de diagnostic aussi sont parfois à leur désavantage. Par exemple, certaines maladies coronariennes présentent des portraits cliniques si différents chez les hommes et les femmes que ces dernières échappaient plus souvent au radar. La raison est simple : plusieurs médecins avaient été formés à reconnaître les signes avant-coureurs seulement chez les premiers. Les choses tendent à changer, mais le retard en la matière n’a pas encore été comblé. Et si la majorité des études font maintenant place aux femmes, rares sont celles qui établissent les comparaisons entre les sexes.

Et ce n’est pas la robustesse de notre système public qui met le Canada à l’abri de ces inégalités. Selon une étude menée par Hologic, le pays se classait 43e sur 116 pays et territoires en matière de santé des femmes en 2020. À titre d’exemple, le voisin du Sud, pourtant loin de se poser en parangon de vertu, arrive à un enviable 26e rang. Aussi longtemps qu’on ne fera pas de cette question une priorité de santé publique assumée comme telle, avec, à la clé, des stratégies d’action ciblées et universelles, on ne pourra, hélas, pas aspirer à mieux. À moins qu’une vedette ne se décide à porter ce flambeau…

À voir en vidéo