Poutine le barbare

Face à l’horreur, les capitales européennes promettent en urgence de renforcer les sanctions contre la Russie et de continuer de soutenir l’Ukraine militairement, tandis que des voix se font plus pressantes, à défaut d’être décisives, en faveur d’un embargo sur les hydrocarbures russes — cet embargo en l’absence duquel Poutine peut continuer à faire fonctionner sa machine à tuer. Une réponse qui, au-delà des cris d’orfraie, apparaît forcément trop tiède, pour ne pas dire froidement insuffisante, au regard des exécutions sommaires, des scènes de carnage, des corps calcinés et de la dévastation que laissent derrière elles les troupes russes se retirant de la région de Kiev. Il ne peut pas toujours suffire de s’indigner.

Marioupol, Kharkiv, les civils par dizaines de milliers sans eau ni nourriture, les millions de déplacés et d’exilés, le bombardement d’un théâtre, ceux des écoles, des hôpitaux, des tours d’habitation… On savait déjà le mépris de Poutine pour le sort des civils ukrainiens, le cynisme avec lequel il tente d’en faire un moyen de pression, une monnaie de négociation. Mais à l’échelle de l’inhumanité, ces images de civils assassinés en pleine rue à Irpin et à Boutcha, sous les balles d’une soldatesque mue par une absurde mission de « dénazification », viennent ajouter à l’abomination, nous placent devant l’évidence que Poutine est prêt à laisser faire une barbarie plus inouïe encore que ce dont on le croyait capable. Irpin et Boutcha « rappellent les meurtres de masse des régimes soviétique et nazi », a déclaré la première ministre estonienne, Kaja Kallas. La guerre est une trappe dans laquelle l’humanité n’arrête pas de retomber.

Le fait est que l’extrême brutalité dont les opinions internationales prennent conscience avec les images de Boutcha n’est manifestement pas exceptionnelle. Human Rights Watch (HRW), dans un rapport publié dimanche, documente depuis février des « crimes de guerre apparents » commis par les Russes dans les zones de Tchernihiv, de Kharkiv et de Kiev. Viols, meurtres, torture… HRW y affirme que « les cas que nous avons documentés témoignent d’une cruauté et d’une violence indicibles et délibérées à l’encontre des civils ukrainiens ». Sans qu’on puisse aller jusqu’à parler de « génocide », comme le fait le président Volodymyr Zelensky, il reste que Moscou mène en Ukraine son « opération militaire spéciale » au mépris criminel du droit humanitaire et des lois de la guerre.

Le fait, épouvantable, est aussi qu’avec la bénédiction tacite de Poutine, disait lundi le professeur Pierre Jolicœur dans Le Devoir, des exactions comme il s’en est produit à Boutcha risquent de se reproduire ailleurs à mesure que les forces russes, après avoir échoué à faire tomber Kiev, se replient vers la Biélorussie.

Le régime russe ayant décidé de recentrer ses efforts militaires sur la « libération du Donbass » — lire : les régions « séparatistes » de Donetsk et de Louhansk —, des experts prédisent que va s’y livrer la bataille décisive de cette guerre. Avec son sillage de violence et de victimes innocentes, de part et d’autre. Perspective d’autant plus funeste que Moscou compte renforcer ses rangs militaires d’un millier de mercenaires appartenant au sinistre groupe Wagner et de quelques dizaines de milliers de soldats et de paramilitaires syriens.

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Si bien qu’entre les accusations de génocide portées par Zelensky et le démenti « catégorique », mais peu crédible de Moscou quant à la commission d’exactions à Boutcha, l’espoir d’une rencontre au sommet entre Zelensky et Poutine se dégonfle dans l’immédiat. Cela ne devrait pas pour autant libérer les diplomaties de la responsabilité de travailler par médiation à réunir d’urgence les conditions d’un cessez-le-feu. Il faut calmer le jeu. Une sortie de guerre est possible, qui, sans tout régler, passe par un statut de neutralité pour l’Ukraine et l’intégrité de son projet démocratique.

Aux yeux des opinions occidentales et de Joe Biden, le président Poutine est d’office considéré comme un criminel de guerre. Il l’est. Sauf qu’au-delà de ces considérations politiques, il sera impératif que la justice internationale joue activement son rôle par rapport à ce drame, fasse enquête de la façon la plus complète possible avant de porter jugement. Question fondamentale de respect des faits et de la mémoire des victimes civiles.

Ce qui ne sera pas une mince tâche. Les choses se mettent en place, notamment à la Cour pénale internationale, dont l’enquête sur les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre qui pourraient avoir été commis en Ukraine remontera à 2013. Le défi : opposer l’arme du droit international aux armes de M. Poutine et de sa coterie — en évitant de tomber dans le piège de la « justice des vainqueurs », comme il y a aussi dans l’histoire des procès qui mériteraient d’être faits à l’Occident. Il n’est pas exagéré, comme le font certains, d’évoquer le procès de Nuremberg.

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