Corruption républicaine

Matraquage en règle de Ketanji Brown Jackson, la candidate du président Biden à la Cour suprême des États-Unis ; accointances de l’épouse du juge ultraconservateur Clarence Thomas avec le monde dérangé de Donald Trump : les républicains continuent de s’enfoncer à droite de la droite — avec sabotage, à la clé, de l’indépendance des tribunaux. L’idéal serait qu’ils s’y enfoncent de manière à s’y enterrer, mais c’est beaucoup espérer d’un système politique dont les règles se trouvent à armer les desseins antidémocratiques des républicains.

À sept mois des législatives de mi-mandat aux États-Unis, la guerre en Ukraine occulte plus ou moins leurs manœuvres. L’un n’est pourtant pas fondamentalement étranger à l’autre, tant s’apparentent l’entreprise illibérale de Vladimir Poutine et celle d’un Parti républicain dont le leadership a récemment décrété que l’attaque du 6 janvier 2021 sur le Capitole constituait un « discours politique légitime ».

Joe Biden fait l’histoire en ouvrant enfin les portes de la Cour suprême à une juge noire. Et en a fait, au moment d’annoncer fin février la nomination de Mme Jackson, dont les compétences sont incontestables, une élémentaire question de saine représentativité des forces de la société américaine. Qui peut le nier ? Sur les 115 juges qui ont siégé à la Cour suprême depuis sa création, 107 étaient des hommes blancs, contre deux hommes noirs et cinq femmes (quatre Blanches et une Hispanique). Il y a eu, forcément, des juges blancs plus progressistes que d’autres. En l’occurrence, la nomination de Mme Jackson est d’autant plus significative que la Cour suprême est aujourd’hui grevée par une majorité de six juges conservateurs, largement captifs d’une lecture littéraliste de la Constitution et bien plus à droite que le commun des Américains sur un ensemble de questions, à commencer par celle du droit à l’avortement.

M. Biden a aussi des choses à se faire pardonner. Comme l’écrivait la chroniqueuse Maureen Dowd, cette nomination est peut-être une façon pour lui d’expier l’impéritie dont il a fait preuve en 1991, à titre de président de la commission sénatoriale, devant les accusations de harcèlement sexuel portées contre Clarence Thomas par Anita Hill, une ancienne assistante. Une affaire où Mme Hill, devenue professeure de droit, avait été traînée dans la boue pendant la commission. Et à l’issue de laquelle la candidature de l’ultraconservateur M. Thomas, un Noir, désigné par astuce par George Bush père, avait été confirmée par un Sénat à majorité démocrate, encore que par une courte majorité, malgré l’évidence du fait que ses compétences professionnelles laissaient nettement à désirer.

 

Les mentalités rétrogrades ayant la vie dure, l’inquisition républicaine à l’égard de la juge Jackson de la part de plusieurs membres de la commission, il y a deux semaines en commission judiciaire, aura donc été mâtinée de racisme et de sexisme.

Mais c’est surtout, au fond, contre son ouverture d’esprit et sa lecture constructive des lois qu’en ont ces idéologues obtus de républicains. Inquisition n’est pas un mot trop fort : ils auront avant tout cherché à la faire passer pour une sale gauchiste, à la foi religieuse inadéquate, laxiste en matière de criminalité et de pornopédophilie, adepte de la « théorie critique de la race », ce nouvel épouvantail républicain. Des questions, bref, qui avaient peu à voir avec sa pensée et ses qualifications juridiques.

Cette inquisition se jouxtant aux récentes révélations au sujet de Virginia Thomas montre à quel point ces mercenaires du trumpisme sont jusqu’au-boutistes dans leur entreprise décomplexée de corruption de l’État de droit.

Virginia Thomas, l’épouse du juge Clarence Thomas, est cette militante conservatrice et pro-Trump notoire dont les appels affolés à l’annulation de la présidentielle « frauduleuse » de 2020 sont contenus dans une série de textos qu’elle a envoyés à la Maison-Blanche et sur lesquels des médias américains ont récemment mis la main. Des appels qui soulèvent d’emblée la question : qu’en savait son mari ? Poser la question n’est pas loin d’y répondre, vu la communauté d’esprit du couple. En tout cas, les seules apparences de conflit d’intérêts et d’atteinte à l’indépendance de la justice sont criantes. Elles auraient dû faire en sorte que le juge Thomas se récuse des causes soumises à la Cour suprême en rapport avec l’enquête sur le 6 janvier, ce qu’il n’a même pas eu l’intégrité de faire.

C’est un malheur pour les États-Unis que se soit présentée au président Trump l’occasion de nommer non pas un, non pas deux, mais trois juges à la Cour suprême. Hier minoritaire, le conservatisme pur et dur de Clarence Thomas ne l’est plus. Et la Cour suprême, pour cause de politisation partisane, se trouve décrédibilisée comme jamais dans l’opinion américaine. À défaut de réformes destinées à dépolitiser l’institution (limiter les mandats, au premier chef), l’arrivée de Mme Jackson, dont la nomination devrait être entérinée par le Sénat avant Pâques, n’entamera pas le joug conservateur, mais sa dissidence contribuera assurément à lui rendre un peu de légitimité.

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