Mériter son pardon

Le symbole n’est pas anodin. En offrant au pape François une paire de mocassins perlés à sa taille en signe de leur volonté à pardonner à ceux qui les auront si profondément offensés, les délégations autochtones canadiennes dépêchées à Rome ont surtout eu la finesse de rappeler au souverain pontife une vérité nécessaire. Une fois les excuses présentées, ce qui fut fait vendredi avec force décorum, le long et douloureux chemin de la réconciliation demeure à paver. Aussi bien s’y aventurer bien chaussé.

Les Autochtones ne sont pas dupes. Chez eux, en leurs terres, où le pape est attendu en juillet pour poursuivre sa démarche réparatrice, ils espèrent toujours que la contrition se transformera en gestes concrets. Justin Trudeau a réitéré vendredi sa volonté de travailler à faire la lumière sur les déracinements subis dans les pensionnats et sur les violences sexuelles et physiques qu’ont vécues de nombreux survivants. Mais on ne peut pas dire qu’il y ait eu beaucoup de progrès sur ce front. Pas plus que sur celui de l’accès à l’eau potable dans les réserves, une épine au pied du gouvernement canadien, jugé bien mauvais élève en la matière à l’ONU.

Des atermoiements semblables ont été notés du côté de la Conférence des évêques catholiques du Canada. Depuis ses excuses tièdes prononcées par lettre dans l’indifférence d’un vendredi après-midi de septembre, la Conférence n’a toujours pas donné accès à ses archives sur les pensionnats qu’environ 150 000 enfants autochtones du pays ont été contraints de fréquenter. L’Église catholique n’a pas non plus versé les 55 millions promis aux communautés autochtones pour leur guérison, ce qui comprend les 25 millions de dollars qu’elle devait rassembler dans le cadre de la « Convention de règlement relative aux pensionnats indiens »… de 2006.

Avec l’électrochoc de la mort indigne de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, en 2020, on aurait pu croire qu’au Québec, la réparation irait meilleur train. On apprenait plutôt mardi que le gouvernement Legault a renoncé à inclure la notion de sécurisation culturelle dans la Loi sur les services de santé et les services sociaux, estimant qu’il manquera de temps pour le faire d’ici la fin de la session parlementaire… en juin ! Soufflant sur les braises, Québec avait la veille rejeté une proposition visant à renforcer la protection des élèves autochtones, comme le recommandait la commission Viens. Tout cela après deux ans et demi de tergiversations stériles sur le sujet.

À Rome, il est certain que les membres de Premières Nations, des Inuits et des Métis dépêchés pour l’occasion avaient tout cela en tête quand ils ont accueilli les excuses papales historiques survenues au terme d’une semaine d’échanges attentifs. En plus du pardon essentiel, le pape François a admis une « honte » et une « indignation », deux mots qui ont fait grande impression sur les délégations. Le malheur, c’est qu’on a beaucoup usé ceux-ci, là-bas comme ici.

L’Église catholique, rappelons-le, a l’habitude des discours dissonants. Tandis que le pape parlait de justice et de vérité avec les Autochtones, le père Johannes Rivoire coulait des jours paisibles en France, où il s’est réfugié pour éviter un procès au Canada pour de multiples crimes sexuels allégués au Nunavut. Coup d’éclat, une nouvelle accusation portée contre le missionnaire oblat a donné lieu mardi à un mandat d’arrêt pancanadien. Il sera intéressant de voir si l’Église voudra s’en mêler cette fois. Et comment.

Pour cette bataille comme pour toutes les autres, le pardon n’est qu’une étape. L’heure est venue de se mettre en marche. Et que les bottines suivent les babines ! Ou, plutôt ici, les mocassins.

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