Allaiter en paix

Qui eût cru que la vue d’un sein nourricier, et son exclusion de la zone publique d’un centre d’achats, soulèverait pareilles passions ? Le Centre Eaton n’a pas vu venir la pluie de critiques qui s’est abattue sur lui après que son service de sécurité eut prié Isabelle Côté et son bébé de troquer leur banc public pour une salle d’allaitement privée. Sa direction a eu beau faire amende honorable, le mal était fait, ce qui rappelle aux mères, et plus largement à la société québécoise, que cette bataille qu’on croyait gagnée est encore à refaire.

Pour riposter, nombre de femmes ont publié des photos d’elles accomplissant ce geste naturel sur les réseaux sociaux. Des esprits chagrins ne se sont pas privés de les accuser de mauvaise foi. Pour eux, donner le sein est un geste privé, et c’est ce que le complexe montréalais a voulu protéger, non pas en l’empêchant, mais en le restreignant à une salle réservée. Ils ont tort. Les salles d’allaitement existent de nos jours — et il est essentiel qu’il y en ait — pour accueillir les mamans et les bébés qui ont besoin de calme pour accomplir cette activité nourricière élémentaire. Pas pour qu’on nous les cache.

Il n’est pas inutile de le rappeler, les organismes de santé recommandent que les bébés soient nourris exclusivement au lait maternel pendant leurs six premiers mois de vie. Or, mille barrières peuvent se dresser contre cet idéal. Nul besoin d’en rajouter une couche avec un excès de pudibonderie mal avisé. Au Québec, 90 % des femmes amorcent l’allaitement à la naissance de leur enfant, mais seulement une minorité allaitent jusqu’au moment où elles l’avaient prévu, rappelle l’organisme communautaire Mouvement allaitement du Québec.

Dimanche, elles seront plusieurs à aller nourrir leur enfant au Centre Eaton afin de voir si le complexe a compris ce que les chartes des droits et libertés, tant québécoise que canadienne, protègent déjà, soit que l’allaitement en public est bel et bien un droit. Lequel a dû être réitéré cette semaine par la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest. Elles le feront, et ça ne manque pas de sel, entourées de publicités de vêtements et de lingerie qui en laissent voir — et même en montrent — pas mal plus que ce qu’un pauvre soutien-gorge d’allaitement subtilement abaissé peut en révéler. C’est ce deux poids, deux mesures qui devrait nous choquer. Bien plus que le chaste sein nourricier que l’on veut couvrir puisqu’on ne saurait le voir.

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