De quel bleu est votre assiette?

Tout comme l’habit ne fait pas le moine, l’étiquette au fleurdelisé ne fait pas toujours le produit bleu. Pas plus d’ailleurs que la mention produit local qui a fleuri sur nos étals, comme en témoigne l’ambitieuse quête de notre reporter Sarah Champagne, qui a décortiqué par le menu un an d’alimentation en données. Bilan des courses de son ménage ? Il appert que notre assiette bleue est peut-être plus pâle qu’on veut bien nous le faire croire.

L’intérêt pour les aliments d’ici a le vent en poupe. Sous l’effet de la pandémie, leur vente a bondi de 18 %, calcule NielsenIQ. Mais encore faut-il les trouver. Même animé de la meilleure des volontés, le ménage de notre reporter a été incapable d’identifier la provenance de près de 42 % de ce qui lui est passé sous la dent. Sans compter qu’il a fallu consacrer une centaine d’heures à la contre-vérification de la provenance des denrées arborant la fameuse étiquette bleue, un exercice usant, dévoreur de temps, incompatible avec la frénésie du quotidien d’un ménage normal.

On est loin du jeu d’enfant que promeut Québec avec son « Défi 12 $ ». Non, ce n’est pas vrai que votre petit dernier arrivera, comme dans la pub, à remplacer quelques-uns de vos aliments venus d’ailleurs par des aliments d’ici en criant « Lapin ». Malgré l’introduction d’un label « Aliments du Québec » désormais appliqué à près de 25 000 produits d’ici, il est encore facile pour les producteurs, distributeurs ou vendeurs de détourner les principes régissant nos étiquetages pour tirer avantage de notre goût croissant pour les produits d’ici. La raison est simple : leur désignation est moins rigoureuse et moins encadrée qu’une désignation biologique ou une appellation réservée, par exemple.

C’est ainsi que notre reporter a mis la main sur un riz basmati se vantant d’être « fièrement canadien » ou un sac de poivrons affichant le nom d’une ferme ontarienne au devant et les mots « produit du Mexique » au dos. L’Agence canadienne d’inspection des aliments a le pouvoir de mieux encadrer ce genre de marketing, mais concentre ses énergies ailleurs. Le provincial ne fait guère mieux. En juin dernier, dans son audit de performance, le Commissaire au développement durable avait sévèrement rabroué le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ), jugeant qu’il avait encore des croûtes à manger pour que les consommateurs aient facilement accès à une « information fiable sur les allégations et la provenance des aliments ».

Il avait également estimé que le MAPAQ ne surveillait pas adéquatement la fiabilité des informations sur les étiquettes, constatant un laxisme similaire chez Aliments du Québec, de qui relèvent les fameux logos « Aliments du Québec » et « Aliments préparés au Québec ». Entre 2017 et 2021, les contrôles annuels de l’organisme ont été rachitiques (moins de 1,5 % des produits vérifiés). En comparaison, tous les produits d’appellation réservée font l’objet d’une vérification annuelle obligatoire.

Le MAPAQ et Aliments du Québec se sont engagés à faire mieux. Mais pour continuer à multiplier les convertis aux produits locaux parmi les Québécois de bonne volonté, il faudra mettre les bouchées doubles. Conçu pour dynamiser l’achat québécois, le Panier bleu est loin d’avoir atteint sa vitesse de croisière, et ses ratages hantent encore les mémoires. La situation rappelle nos rapports conflictuels avec d’autres gestes individuels comme le recyclage ou le compostage, deux programmes collectifs secoués ponctuellement par des crises de confiance. Si la confiance n’y est pas, l’adhésion en pâtira.

Sans compter que le fardeau individuel des assiettes bleues s’ajoute à une urgence nourrie par les déserts alimentaires et l’insécurité alimentaire, laquelle est le lot de près de 18 % des ménages québécois, selon l’INSPQ. Pour ceux-là, l’achat local est le cadet de leurs soucis. Or, ces gestes individuels ont une portée collective qu’on a tendance à perdre de vue. Près du tiers des PME québécoises ont affirmé que l’engouement pour l’achat local leur a permis de survivre pendant la pandémie, selon un sondage de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. Mieux, 37 % ont dit que les changements de comportement des consommateurs en faveur de l’achat local leur ont été bénéfiques.

Visiblement, le fruit est mûr au Québec pour une plus grande autonomie alimentaire telle que défendue, d’ailleurs, par le gouvernement Legault. Mais avec un panier d’épicerie dont le coût a crû de 3,8 % en 2021, et dont le total s’alourdira encore de 5 à 7 % cette année, selon le rapport annuel sur le prix des aliments, il faudra plus que des vœux pieux pour opérer un virage aussi ambitieux. Sans un étiquetage serré, des vérifications plus étroites et des mesures encourageant les grandes bannières à continuer de s’ouvrir aux produits d’ici, le Québec aura du mal à gagner de nouvelles ouailles. Il risque même d’en perdre en chemin.

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