L’ami ukrainien

Imaginez… Pouvez-vous imaginer vos villes bombardées ? Le bref discours prononcé au Parlement canadien depuis Kiev, mardi matin, par le président Volodymyr Zelensky allait forcément être troublant. Nous n’y sommes pas en chair et en os — à Kiev, à Marioupol ou à Kharkiv —, en même temps que la tragédie que vivent les Ukrainiens et l’infâme violence faite par Poutine aux civils, en bombardements cyniques sur les immeubles résidentiels, les hôpitaux et les écoles, nous sont rapportées en direct et nous touchent donc au plus près.

Dans le rôle inattendu du héros occidental de la résistance démocratique, « Z » bénéficie d’emblée de la solidarité de l’opinion publique au Canada et de celle, unanime, de sa classe politique, à commencer par celle, intime par ses origines familiales, de la vice-première ministre et ministre des Finances, Chrystia Freeland. Unanimité anti-Poutine d’autant plus grande que le Canada abrite la plus importante diaspora ukrainienne au monde.

Pour autant, son exercice de solidarisation internationale — le président ukrainien était la semaine dernière, par vidéo, devant le Parlement britannique et prononcera un autre discours, mercredi, depuis Kiev devant le Congrès américain — ne donne pas les résultats qu’il espère. Ou du moins pas encore. Le gouvernement Trudeau a bien annoncé, en amont du discours de Zelensky, de nouvelles sanctions contre quinze responsables russes et promis d’améliorer son cafouillant processus d’accueil des réfugiés, qui fuient leur pays par millions. Il reste que le président ukrainien continue de se heurter à un mur quant à sa demande clé touchant la mise en place par l’OTAN d’une zone d’exclusion aérienne dans le ciel de son pays pris en étau.

Une fin de non-recevoir qui se comprend, bien entendu, vu les risques d’escalade qu’induirait l’application d’une telle mesure dans un contexte où Poutine, qui plus est, saupoudre son discours de menaces d’attaque nucléaire. L’agression militaire russe étant d’une envergure et d’une brutalité inouïes, et sans vouloir se perdre en funestes conjectures, on ne peut pourtant pas totalement exclure que l’OTAN, qui se réunira en sommet extraordinaire la semaine prochaine, finisse par en arriver là. Les deux prochaines semaines seront déterminantes, disent des experts, alors que se poursuivent de difficiles « négociations » russo-ukrainiennes sur lesquelles Moscou souffle le chaud et le froid.

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L’« ami » Zelensky est une « inspiration » et un « champion de la démocratie », a dit Justin Trudeau. Certes. Mais comme, chez lui, ces mots sont vides ! Nous avons un premier ministre qui donne toujours l’impression de ne jamais faire que de la politique spectacle intéressée. C’est après tout à son invitation que le président ukrainien a pris la parole devant le Parlement. Ce que révèlent les appels à l’aide de M. Zelensky, c’est, fondamentalement, l’impuissance des chancelleries occidentales à freiner la fuite en avant de Vladimir Poutine. L’émotive solidarité que lui expriment nos gouvernements cache mal la réalité que les Ukrainiens sont, au fond, laissés à eux-mêmes.

Non pas que des armes ne soient pas fournies en quantité substantielle à l’armée et aux résistants ukrainiens par la porte arrière (ce qui revient d’ailleurs presque à dire que l’Ouest est de facto en guerre avec la Russie).

Et non pas que la Russie ne fasse pas l’objet d’un train de sanctions sans précédent. Embargo américain — et canadien — sur le gaz et le pétrole russes, exclusion du réseau financier SWIFT, gel de la moitié des réserves de change de la banque centrale, haro tous azimuts sur les oligarques… Des sanctions qui sont bien davantage que des coups de griffe, mais qui pourraient, de l’avis de certains, être autrement plus mordantes à l’égard de la petite clique kleptocrate sur laquelle s’appuie le régime — et mieux ciblées, de manière à épargner le commun des Russes.

Le blogue de Thomas Piketty soulève à ce titre des questions cruciales : ce spécialiste des inégalités économiques fait valoir que les oligarques que l’Occident prétend sanctionner disposent de multiples échappatoires et qu’ils ne représentent au fond qu’une fraction des fortunes qu’il faudrait viser. Un pas de géant, dit-il, serait franchi dans la lutte contre les oligarques de tout acabit si les pays occidentaux mettaient enfin en place un « cadastre financier international », une sorte de registre public de qui possède quoi et dans quel pays. On en est loin, comme ce projet, techniquement possible, éclairerait des réseaux que les fortunes occidentales préfèrent garder opaques. Des fortunes, on s’en doute, dont les intérêts « sont beaucoup plus fortement liés à ceux des oligarques russes et chinois que ce qu’on prétend parfois ».

Pas de démocratie, c’est l’évidence, sans transparence et sans lutte contre la corruption et l’injustice. Entendu que Poutine est plus monstrueux que jamais. Mais il ne suffira pas, pour nous sortir de l’illibéralisme, que nos dirigeants politiques nous serinent des phrases creuses autour de l’affrontement entre « démocraties » et « autocraties. »

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