Regarder l’Ukraine en face

Regard hanté d’une mère ensanglantée devant la maternité de Marioupol. Enfants malades terrés dans des sous-sols tenant lieu de bunkers improvisés à Kiev. La guerre en Ukraine qui se joue en direct sur nos écrans n’a rien de clinique. Elle est violente, sale, voire glaçante, si bien que la profusion d’images nous parvenant, même mise en contexte, devient vite difficile à soutenir. Certains préfèrent s’en détourner, ce qui est pour le moins préoccupant.

Les appels à se préserver de la fureur du monde qui fleurissent sur nos réseaux sociaux expriment un réel inconfort. Deux ans de pandémie ont usé. Mais ne nous leurrons pas : les paratonnerres qu’on élève autour de soi ont leurs revers. Il ne faudrait pas qu’ils alimentent notre indifférence collective. D’autant que le danger d’une banalisation grandit au fur et à mesure que le conflit s’étire, cela, au profit des pulsions mortifères de Vladimir Poutine. D’autres régimes de terreur observent jusqu’où nous sommes prêts à aller dans l’acceptation de l’horreur. Et prennent des notes.

Ils devraient savoir qu’il suffit parfois d’une image pour que tout bascule. Souvenons-nous de l’électrochoc causé par la découverte du petit corps inanimé d’Alan Kurdi, réfugié syrien de trois ans retrouvé sur une plage, en 2015. La photo de la journaliste Nilüfer Demir avait ébranlé la passivité de l’Occident face à une crise humanitaire sans précédent. Idem pour les images atroces de l’attaque caractérisée au gaz sarin de la Ghouta rebelle en 2013 par le régime de Bachar al-Assad. Dans ce cas précis, les témoignages ont mis du temps à être authentifiés, aucune partie indépendante n’ayant eu accès aux lieux du drame.

Ce n’est pas le cas de l’Ukraine, où l’invasion russe se double toutefois d’une guerre de l’information, déplorait mardi Reporters sans frontières. Alarmé par un bilan qui fait état déjà d’un mort et d’une dizaine de journalistes ayant essuyé des tirs, l’organisme a entrepris d’établir un Centre pour la liberté de la presse à Lviv. Il aura fort à faire pour épauler les reporters et pour lutter contre la propagande. La facilité déconcertante à faire circuler photos et vidéos a fait exploser le nombre de fausses nouvelles dès les premières heures du conflit.

Cela a nourri une méfiance que la tombée d’un rideau de fer médiatique (économique, culturel, alouette !) sur la Russie a accentuée. Ces angles morts, voire trompeurs, ont considérablement réduit la portée de notre regard sur cette tragédie, rendant encore plus capitale la nécessité de s’ouvrir à l’horreur telle que captée par la presse libre. L’horreur cette semaine a pris les contours du visage de Tatiana Perebyinis, dont le fil de la vie a été tranché net par un tir de mortier tandis qu’elle fuyait Irpin avec ses enfants, Mykyta et Alisa, eux aussi décédés.

La photojournaliste Lynsey Addario a saisi l’effroyable scène qui a été publiée en une du New York Times. Une décision éditoriale difficile que le quotidien a dû défendre sur plusieurs tribunes tant l’image est insoutenable.

Ces débats sont familiers à toutes les rédactions, y compris celle du Devoir : montrer, oui, mais sans nuire, en respectant l’humanité de ceux qui y sont dépeints. Ici, c’est la nécessité de montrer la crudité de la guerre pour en prendre la vraie mesure qui a prévalu. À raison. C’est aussi l’avis de l’homme dont la vie a été détruite par cette funeste attaque.

Retrouvé par le Times, Serhiy Perebyinis a estimé que le choc des images de sa famille assassinée, si odieux fût-il, était nécessaire. « Le monde entier doit savoir ce qui est en train de se produire ici. » Pour peu qu’on daigne ouvrir les yeux.

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