Qui a peur de Samian?

À force de jauger la musculature de notre musique francophone à l’aune des quotas, si imparfaits soient-ils, il semble que nous ayons perdu en chemin ce contre quoi nous nous battons. La langue de Vigneault n’a rien à craindre de celle d’un Samian, n’en déplaise au Festival international de la chanson de Granby (FICG), porte-étendard de la langue française depuis plus de 50 ans, qui nous a fait découvrir les talents d’une Lisa LeBlanc et d’un Patrice Michaud. L’entêtement du festival à mesurer cette affaire à ce seul prisme a de quoi étonner.

Plus d’une semaine après avoir désinvité le rappeur parce que ce dernier refusait de se contenter d’un 20 % de contenu algonquin, l’organisation demeure imperméable aux voix l’invitant à mettre de l’eau dans son vin. Lundi, c’était au tour de la grande cheffe Savanna McGregor de lui réclamer des « excuses sans équivoque » au nom du Conseil tribal de la nation algonquine anishinabeg. « L’anishinabemowin n’est certainement pas une menace pour la préservation du français, mais le contraire est vrai, comme l’ont démontré nos quatre siècles de vie commune », faisait-elle valoir.

Les 11 nations que compte le Québec représentent environ 1 % de la population. Ceux qui maîtrisent l’une ou l’autre de leurs langues ancestrales pèsent encore moins lourd, le régime des pensionnats ayant forcé des coupures linguistiques massives et douloureuses. Samian est de ceux qui ont dû recoudre leur héritage. Né dans une réserve, élevé en français, il a appris tardivement sa langue ancestrale de sa grand-mère. Nikamo, son plus récent album, est tout entier tissé dans cette langue, exception faite de la chanson Génocide, brûlot écrit majoritairement en français.

On comprend mal comment le FICG a pu passer à côté de ce choix politique que le rappeur et acteur a défendu à visière découverte. On se demande surtout comment, avec des chiffres anémiques qui frôlent la disparition pour certaines langues autochtones, ce soldat si éclairé en matière de défense linguistique a pu se méprendre sur la nature de la bataille en cours. La menace qui nous guette se trouve au premier chef sur le front de la découvrabilité des contenus francophones, lesquels sont submergés par la domination anglophone.

À l’échelle canadienne, Nielsen Music évaluait à 2 % la part des interprètes québécois sur les 88 milliards d’écoutes recensées en 2020, une goutte d’eau d’un océan à l’autre. On ne fait guère mieux à l’échelle québécoise. Notre musique ne représente que 8 % des écoutes sur les grandes plateformes comme Spotify ou Apple Music — 6 % quand on parle seulement de musique québécoise francophone. Et, comme si ce n’était pas assez, l’Observatoire de la culture nous apprenait le mois dernier que les artistes québécois qui tirent leur épingle du jeu sont plus rares que jamais sur ces mêmes plateformes, les autres peinant à faire découvrir leurs nouveautés au public.

De toute évidence, le FICG place son indignation, si juste dans son absolu, au mauvais endroit. Idem pour ceux qui pressent Samian et consorts d’aller se faire entendre ailleurs, notamment sous des bannières réservées comme celle de Présence autochtone. Ce festival a beau faire des merveilles, veut-on vraiment d’un monde où la culture se rangerait dans des cases mutuellement exclusives alors même que Québec multiplie les programmes de promotion des cultures autochtones dans le but avoué d’amplifier leurs voix étouffées ?

Et n’allons pas croire que ce combat est soluble dans notre Charte de la langue française. C’est écrit en toutes lettres dans son préambule : l’Assemblée nationale reconnaît « aux Amérindiens et aux Inuits du Québec » le droit « de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine », inscrivant ce droit dans un « mouvement universel de revalorisation des cultures nationales » qu’elle encourage sans détour. Bien que critiqué par les Premières Nations qui revendiquent un statut particulier pour les langues autochtones, le projet de loi 96 reconnaît également ce principe.

Faire rentrer le français et l’anishinabemowin (ou toute autre langue autochtone) sur un prisme semblable à celui qui oppose le français à l’anglais n’a aucun sens. Le concours-vitrine Les Francouvertes l’a bien compris, lui qui a fait le pari de s’ouvrir aux langues autochtones sans que cela soulève de vagues. Une révolution en soi pour celui qui nous a fait découvrir des artistes comme Damien Robitaille ou Les Sœurs Boulay.

Alors que s’amorce la Décennie internationale des langues autochtones de l’UNESCO, il y a lieu d’envisager cette exception qui confirme la règle comme un atout. D’autant que le combat que mènent les Autochtones pour conserver leurs langues vivantes est aussi le nôtre. Jeter des ponts entre nos cultures minoritaires, c’est aussi se solidariser devant un ennemi commun : l’invisibilité dans laquelle nous tiennent les géants de l’écoute en ligne. Un pour tous, tous pour un ?

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