Ça va bien aller?

Un discours, deux crises. Celle de l’Ukraine, d’abord, au sujet de laquelle Joe Biden, devant le Congrès, a célébré la résistance des Ukrainiens et leur « volonté de fer » tout en évoquant les « mauvais calculs » d’un Vladimir Poutine « isolé du monde plus que jamais » par les sanctions. L’ampleur de la tragédie ukrainienne sert bien la rhétorique américaine sur la démocratie, tant l’agression russe aux portes de l’Europe est révoltante et dangereuse. M. Biden avait toutes les raisons de la dénoncer mardi soir, mais elle ne devrait pas faire oublier que l’histoire des États-Unis est parsemée de communautés d’intérêts avec nombre d’« autocraties ».

Entendu qu’on souhaite que sa fuite en avant militaire mène fatalement M. Poutine à sa perte. M. Biden a dit avec emphase croire qu’une fois terminé cet épisode, « la guerre de Poutine contre l’Ukraine aura laissé la Russie plus faible et le reste du monde [démocratique] plus fort ». Ce qui paraît vraisemblable, encore que cela revient à soustraire de l’équation le soutien, mesuré il est vrai, que Pékin apporte à Moscou.

Ensuite, Biden a répété, comme si les Américains pouvaient en douter, qu’il n’était pas question d’envoyer des troupes en Ukraine, ajoutant au passage que les quelques milliers de soldats américains dépêchés en Europe s’y trouvaient en appui aux alliés de l’OTAN « pour le cas où Poutine déciderait de continuer vers l’ouest ». Ce qui est du reste troublant. M. Biden se targue du renforcement de la cohésion américaine avec les pays européens, mais il se trouve dans les faits que la crise ukrainienne donne lieu en même temps à une militarisation de l’Europe — une tendance dont la nouvelle politique allemande est parlante —, augurant peu, sinon pas du tout, une solution diplomatique. En attendant, ce sont les Ukrainiens et leur fragile démocratie qui paient le prix fort de décennies de détérioration des relations russo-américaines et de la dérive du régime russe.

Pour l’essentiel, le président — en bon paternel — aura surtout voulu se montrer rassurant pendant l’heure qu’a duré son discours sur l’état de l’Union, figure imposée et presque toujours lénifiante de la vie politique américaine. Il s’est fait rassurant au point même d’en devenir jovialiste, déclarant, pendant que des bombes russes tombaient sur Kharkiv et Kiev, que « ça va bien aller » (« We’re going to be O.K. »). Vraiment ?

Car il y a l’autre crise, celle de la poussée inflationniste (7,5 % en janvier sur un an) induite par une pandémie qui semble enfin se résorber. Une crise à laquelle les démocrates doivent prêter d’autant plus attention que se tiennent en novembre prochain des législatives de mi-mandat où ils vont devoir se battre bec et ongles pour conserver leur majorité au Congrès. À quoi bon, en effet, la création d’emplois et les hausses de salaire si les gains sont effacés par l’inflation ? Un clou que les républicains ne ratent pas une occasion d’enfoncer. Mardi, M. Biden a longuement préconisé, par réflexe protectionniste électoralement rentable, l’adoption de politiques « Buy America » au nom de la protection de l’économie nationale, ce qui donne forcément froid dans le dos aux entreprises canadiennes.

À plus court terme, la lutte contre l’inflation risque d’entrer en contradiction avec la lutte contre Poutine et de placer la Maison-Blanche dans une position déchirante, le défi étant pour elle de punir massivement le régime russe sans nuire au portefeuille des consommateurs, en particulier à la pompe. Le train de sanctions financières appliquées à ce jour est sans précédent et affecte durement la Russie (sa dictature, mais aussi sa population, ce dont on parle par ailleurs trop peu). Mais il exclut pour le moment l’agriculture et l’énergie, dont elle est un important exportateur. Que l’agression russe se prolonge, relève notamment le chroniqueur américain Ezra Klein, et les pressions vont s’accentuer sur les États-Unis et les Européens pour que le marché russe du gaz et du pétrole fasse aussi l’objet de sanctions occidentales. Avec effet boomerang accru sur les consommateurs, une possibilité que Biden a à peine osé évoquer pendant son discours.

Poutine ne sait que trop bien quel dilemme cela présente au gouvernement américain. Les républicains aussi, dont une fraction non négligeable de membres encense Vladimir Poutine, comme ils encensent Donald Trump, de la même façon que les communistes américains idéalisaient Staline au début du XXe siècle. Portefeuille ou démocratie ? Jusqu’où, en l’occurrence, va la solidarité avec les Ukrainiens des consommateurs occidentaux que nous sommes, au-delà de notre consternation collective ?

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