Casser la glace

L’heure du dégel a sonné pour le milieu culturel encore engourdi, pour ne pas dire sonné, par la soudaineté et l’intransigeance sanitaires charriées par la vague Omicron. Le gouvernement Legault a promis son appui, argent sonnant et trébuchant à la clé. Mais il faudrait être naïf pour s’imaginer qu’on peut recoudre aussi facilement le tissu culturel, alors que le mal qui le ronge est bien plus profond.

Deux ans à se faire remettre sous le nez sa futilité — exclu d’un monde en danger recentré sur ses essentiels — laissent des traces. Les salles ont beau rouvrir aujourd’hui à 100 % de leur capacité, elles affichent le profil de grands traumatisés. Pendant la pandémie, de réguliers coups de sonde ont détaillé l’effarante détresse psychologique qui a rongé les créateurs, qu’ils soient dans l’ombre ou la lumière. Ils étaient 63,7 % à éprouver une détresse psychologique élevée ou très élevée il y a un an. Un sommet.

Les plaies sont toujours vives. Le mois dernier, La Presse documentait une vague de gestes désespérés chez les artisans de la scène. Ces jours-ci, le grand réveil de l’industrie culturelle s’accompagne d’une douloureuse prise de conscience. Tandis que la pandémie s’étirait, un grand exode a poussé nombre de travailleurs culturels vers des emplois jugés plus sûrs. Ceux-là, il faut en prendre acte, ne reviendront pas. Or, sur les plateaux de tournage ou en coulisse des arts vivants, ils ont laissé des trous impossibles à combler. Ce n’est pas seulement de monde que l’on manque, mais de savoir-faire et d’expérience, fin alliage qui prendra des années à reconstruire.

La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, qui s’est effacée plus souvent qu’à son tour pendant ces deux années, a opportunément reparu il y a quelques jours pour distribuer des aides qui tombent à point nommé. Près de 830 millions de dollars ont été jusqu’ici versés au Plan de relance économique du milieu culturel. Sachant combien la culture est habituée à se contenter de miettes, on ne peut que donner raison à Mme Roy lorsqu’elle dit que son gouvernement a mis le paquet pour maintenir la culture hors de l’eau et favoriser « une reprise des activités forte et durable ».

Sous le poids de ces millions, les partis d’opposition n’ont eu d’autres choix que d’opiner, tout juste réduits à ergoter mollement, qui sur une mesure, qui sur une date ou un point de détail. Reste que la pandémie a mis l’accent sur un travers répandu des deux côtés de l’Assemblée nationale, celui de porter à la culture une attention d’abord comptable. En font foi les programmes d’aide qui ont davantage profité aux grandes organisations et aux disciplines jugées les plus payantes, les écrans se taillant la part du lion des annonces, cela même si leurs activités sont loin d’avoir été les plus fragilisées.

Or cette attention, que d’aucuns oseraient qualifier de politicienne, porte en elle un message délétère. La culture, qu’on a réussi à faire taire si aisément au nom du bien-être collectif, ne se reconnaît pas dans ce rapport utilitaire. Et l’invisibilité a fait mal. À preuve, le public, qui a joyeusement pris d’assaut le Quartier des spectacles pour la Nuit blanche, samedi, se fait encore un peu tirer l’oreille pour revenir dans les salles. Plusieurs en ont perdu l’habitude ou en ont adopté d’autres, alors que certains ne sont pas prêts à renouer avec les foules, si sages et masquées soient-elles.

Petit velours : un sondage Léger commandé ce mois-ci par l’UDA estimait à 87 % le nombre de Québécois qui pensent que le travail des artistes est utile à la société québécoise. On peut présumer que le muscle culturel chez ceux-là va finir par se réchauffer. Mais encore faudra-t-il qu’on parle à leur cœur et non à leur portefeuille. Pour cela, il faudra plus que des annonces d’aides bourrées de lieux communs.

Ainsi, lorsque la ministre Roy affirme que « jamais un gouvernement n’a autant investi, écouté ni soutenu le milieu culturel » que le sien, elle commet aux yeux de plusieurs un abus de langage. On ne compte plus les fois où les organisations culturelles ont dit tout haut leur malaise de se voir convoqués cavalièrement, à quelques minutes d’une annonce qui allait bouleverser (encore) leurs jours. Sans oublier cette prévisibilité réclamée à cor et à cri pendant des mois, mais refusée à répétition. Même pour des projets rassembleurs, comme les Espaces bleus, défendus avec ferveur par le gouvernement Legault qui en a fait un ambitieux porte-étendard, le doute et la méfiance ont fini par faire leur nid.

Outil de fierté nationale, la culture ? Évidemment. Mais si elle peut en être l’expression, elle n’a pas pour autant à en être l’instrument. Alors que la relance se profile, c’est cette fine ligne qu’il faudra surveiller. À force de chercher des équilibres à grand renfort de cases gagnantes à cocher, les organismes subventionnaires en oublient que la culture a besoin d’espace et de souplesse pour s’affirmer. Les politiciens l’oublient aussi.

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