En Haïti, la terreur se nourrit d’incurie

Sur fond d’effondrement politique et étatique total en Haïti, une nébuleuse de gangs a littéralement pris le pouvoir à Port-au-Prince, ou du moins dans une grande partie de la capitale. L’enlèvement samedi, par le gang 400 Mawozo, de missionnaires nord-américains appartenant à une organisation caritative de l’Ohio, Christian Aid Ministries, n’est que la plus récente indication du climat de terreur dans lequel l’île s’enfonce.

Comme il s’agit d’étrangers, on en entend forcément davantage parler. Or, le Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme, basé à Port-au-Prince, a recensé plus de 600 kidnappings contre rançon entre janvier et septembre 2021, dont 29 d’étrangers, contre un peu moins de 250 l’année dernière. Ces bandes surarmées contrôleraient aujourd’hui la moitié de la capitale et ses principales routes d’accès. Il fut un temps où les enlèvements de citoyens américains ne se produisaient que rarement. Ils sont devenus plus courants depuis deux ans, ainsi que ceux de membres de l’Église catholique. Particulièrement dangereux, 400 Mawozo est accusé de commettre des violences et des viols abjects. 

Jusqu’au démantèlement de la mission de paix (MINUSTAH) en 2017, la violence des gangs aura été relativement contenue. De l’élection bâclée de Jovenel Moïse en 2016 à son assassinat le 7 juillet dernier, en passant par le scandale de l’affaire PetroCaribe, qui a provoqué l’émergence d’un large mouvement populaire anticorruption qu’on refuse d’ailleurs toujours d’entendre, Haïti a vu sa crise politique permanente donner lieu à une profonde crise sociale qui dégénère maintenant en crise sécuritaire. Une descente aux enfers pour les Haïtiens dont on peut à peine, d’ici, mesurer l’ampleur, mais dont il est clair qu’elle est le produit d’une incurie crasse et d’un mépris sans fin d’élites nationales soutenues par les États-Unis en dépit de l’opposition généralisée de la société civile. Résultat : plus de la moitié des 11 millions d’Haïtiens vivent aujourd’hui sous le seuil de la pauvreté, une pauvreté qui ne tient pas, comme le veulent les creux clichés, à la « fatalité », mais à des dynamiques d’inégalités et de paupérisation entretenues par les pouvoirs.

Par « incurie », on entend des politiciens haïtiens qui passent moins de temps à tenter de remettre le pays sur les rails et à lutter contre l’impunité qu’à s’accuser mutuellement d’être impliqués dans l’assassinat de l’ex-président Moïse. Un président dont, par ailleurs, on dénonçait de son vivant la dérive autoritaire et l’instrumentalisation à ses propres fins de la violence des gangs.

Par « incurie » et par « mépris », on entend la complaisance ancienne de la « communauté internationale », les États-Unis en tête, puisque leur influence est lourde et tutélaire, mais d’autres aussi par extension, nommément le Canada, la France et le Brésil. Depuis Papa Doc que des gouvernements haïtiens corrompus sont soutenus financièrement et politiquement par Washington, malgré les atteintes manifestes aux droits de la personne. Il y a trop longtemps que Washington, et Ottawa à sa remorque, perpétue le statu quo en Haïti au nom d’une stabilité à court terme qui ne vire jamais qu’au désordre et à la violence — et qui débouche aujourd’hui sur ce que le chercheur Frédéric Thomas n’hésite pas à appeler la « gangstérisation de l’État ».

On vient encore de voir à quel point les États-Unis sont indifférents au sort des Haïtiens, à la façon dont le gouvernement Biden a récemment fait vider le campement improvisé sous le pont de Del Rio, à la frontière du Mexique et des États-Unis, et renvoyé manu militari, au mépris des conventions internationales sur le droit des réfugiés, des milliers de migrants en Haïti malgré l’insécurité chronique qui y sévit. Rappel probant du haut degré de tolérance à la « malgouvernance » dont sont capables les États-Unis. Et position tellement choquante qu’à peine nommé, l’émissaire américain en Haïti Daniel Foote démissionnait de son poste en qualifiant les expulsions de « décision inhumaine et contre-productive ».

Il serait utile aux Haïtiens que les États-Unis s’impliquent enfin dans leur pays pour le meilleur et non pas pour « conforter le pire », pour reprendre les mots d’un éditorialiste du Nouvelliste, un quotidien de Port-au-Prince. La tenue d’élections à court terme et encore moins l’envoi de troupes américaines ne peuvent constituer un antidote durable au pourrissement de la situation. Rendre aux Haïtiens leur agriculture serait plus porteur que de financer une autre zone franche. À accompagner — plutôt qu’à les ignorer complètement — les forces vives du pays qui prônent la formation d’un large gouvernement de transition pour s’attaquer aux rouages de la pauvreté, les États-Unis, le Canada et la France se placeraient du « bon côté de l’Histoire » — lire : à l’envers du rouleau compresseur de la mondialisation. Il tarde aux Haïtiens que ces pays cessent de leur mettre des bâtons dans les roues.

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