Le surplace de Trudeau

Officiellement, les troupes libérales diront qu’elles ont sauvé la mise avec leur victoire minoritaire. Dans les coulisses, probablement qu’elles contempleront la proverbiale pâte à dents expurgée de son tube, sans trop savoir comment réparer le gâchis.

Le prochain Parlement sera presque identique au précédent, si bien qu’il est difficile de parler d’une victoire. Le leadership et la superbe du premier ministre, Justin Trudeau, en seront affectés. Le Parti libéral du Canada (PLC) récolte 158 sièges, soit un de plus qu’il y a deux ans, contre 119 pour le Parti conservateur du Canada (PCC), 34 pour le Bloc québécois (BQ), 25 pour le Nouveau Parti démocratique (NPD) et 2 pour le Parti vert.

Pour les libéraux, c’est une victoire remplie d’amertume. Ils font du surplace dans les suffrages exprimés (32 %) et ils sont à nouveau devancés d’un cheveu par les conservateurs (34 %) à ce chapitre. Le chef du PCC, Erin O’Toole, n’aura pas réussi à faire progresser le vote conservateur, en dépit de son positionnement centriste qui était censé plaire davantage aux électeurs du Québec et de l’Ontario. Ses contradictions sur l’encadrement des armes à feu, selon le segment électoral à qui il s’adressait, le simplisme de son plan de lutte contre les changements climatiques et son entêtement à vouloir déchirer une entente de 6 milliards au profit du Québec, pour le financement des services de garde, auront occulté les aspects les plus novateurs de son programme. Les électeurs ne voient pas en lui une solution de rechange à Justin Trudeau, mais, contrairement à Andrew Scheer, O’Toole pourrait demeurer en poste pour une revanche.

Les Québécois n’ont pas vraiment écouté le gardien autoproclamé de la nation, François Legault, en tournant le dos au PCC malgré les appels du pied du premier ministre québécois. Le Bloc québécois a fait des gains (34 sièges). Un grand merci à Shachi Kurl, animatrice du débat en anglais, pour avoir rappelé l’utilité du Bloc dans la défense de la langue, de la culture et des institutions distinctes du Québec.

Le NPD a vu le retour d’Alexandre Boulerice, et les libéraux ont protégé leurs acquis dans l’île de Montréal. Les conservateurs n’ont pas fait les percées escomptées. Invités à voter pour le PCC par le premier ministre Legault, les Québécois ont donc répondu par une confiance renouvelée aux trois autres partis. C’est en soi une leçon d’humilité pour M. Legault, qui prétend ces jours-ci détenir le monopole de la vérité sur les valeurs québécoises.

 

Tout ça pour ça, affirmait-on il n’y a pas plus de deux jours. Justin Trudeau a gaspillé 600 millions de dollars en fonds publics pour tenir une élection en pleine quatrième vague de la pandémie de COVID-19. Chemin faisant, il a pensé à sa survie politique immédiate, et non aux intérêts des Canadiens, en se lançant sur la route d’élections précipitées. Les scandales éthiques qui le hantaient avant la dissolution du Parlement reviendront le hanter, notamment en ce qui concerne l’influence politique dans la nomination des juges. Il est difficile de prédire la durée de la période d’accalmie dont le « vainqueur » bénéficiera à la reprise des travaux. Dans un avenir immédiat, les libéraux se rangeront derrière leur chef. Ils en appelleront à la concertation et au dialogue avec les partis d’opposition pour trouver un arrangement leur permettant de former un gouvernement. Ils appelleront les Canadiens à bâtir avec eux le Canada de demain, un pays juste, prospère, imprégné des idéaux de réconciliation avec les peuples autochtones, de relance postpandémique durable et inclusive et de lutte contre les changements climatiques.

Ce seront de beaux discours. Mais combien de temps faudra-t-il au caucus pour passer de l’euphorie du moment au réalisme politique ? Depuis sa flamboyante campagne de 2015, Justin Trudeau stagne dans les intentions de vote. À moyen terme, il risque de payer le prix de ce scrutin inutile. D’ici un an ou deux, peut-être un peu plus, des prétendants se manifesteront à la chefferie du parti. Oubliez son sourire charismatique, son ton solennel et ses invitations à une conversation renouvelée avec les Canadiens. C’est possiblement le début d’une grande période de turbulence pour lui.

 

 

Ce texte a été mis à jour après publication.

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