Les paroles en l’air de Trudeau

Si les Canadiens s’intéressaient davantage à la politique internationale, la débâcle de Justin Trudeau serait considérable en ce moment. Jour après jour, les médias révèlent l’étendue du marasme dans lequel le Canada a laissé ses alliés afghans. Ils risquent de payer de leur vie leur assistance à nos efforts de guerre et de reconstruction, sans qu’on puisse les sauver des griffes du régime taliban.

Le Globe and Mail multiple les reportages sur la piètre gestion de crise du Canada. Ainsi, l’ambassadeur du Canada à Kaboul, Reid Sirrs, a été autorisé à prendre un congé de ressourcement, à la mi-juillet, alors que les talibans avaient amorcé leur offensive pour reprendre Kaboul et le pays en entier. On peut très bien comprendre le stress et la pression qui s’abattent sur un ambassadeur dans une telle escalade de tensions. C’est justement pour affronter des situations semblables qu’un diplomate est envoyé à l’étranger, en particulier dans une poudrière comme l’Afghanistan. C’est dans ce moment charnière, alors que les alliés afghans plaident pour leur vie, que le leadership de l’ambassadeur était attendu. Un chef de mission ne peut s’effondrer de la sorte au cœur d’une crise.

Il serait trop facile de tout mettre sur les épaules d’un pauvre diplomate dépassé par la tournure des événements. Après tout, les hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères ont autorisé son congé, sachant pertinemment que les talibans avaient amorcé leur irrépressible conquête du pays. Dès le 9 juillet, des retraités de l’armée sonnaient l’alarme sur les risques courus par quelque 115 interprètes et attachés culturels afghans et leurs familles, qui ont assisté le Canada au fil des ans. Or, ce n’est que le 23 juillet que le fédéral a exprimé sa volonté de les déplacer. Le temps de réaction peut sembler court, mais rappelons que la situation se détériorait de jour en jour en Afghanistan.

Le ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, a reconnu que le Canada avait été pris de court, comme ses alliés, par la progression fulgurante des talibans. « Nous acceptons ces critiques. Nous nous concentrons sur l’avenir maintenant », a-t-il dit. Dès 2012, sous le gouvernement Harper, le personnel de l’ambassade du Canada à Kaboul réclamait d’urgence un programme spécial d’immigration pour le personnel de soutien afghan, en raison des risques qu’il courait pour avoir contribué à la mission canadienne. C’est seulement en juillet, dans l’urgence et le chaos, que le programme a été mis en place. Le laxisme porte sur près de quatre années de régime conservateur et près de six années de régime libéral. Les critiques à l’égard du gouvernement Trudeau sont pleinement justifiées.

Les derniers militaires américains ont quitté l’Afghanistan lundi dernier. Les talibans ont rapidement défilé sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul, la mitraillette à la main et le cœur à la victoire. L’aéroport est désormais inaccessible aux pays occidentaux. Même si l’opération d’évacuation du Canada est terminée, Justin Trudeau prétend toujours qu’il pourra accueillir plus de 20 000 réfugiés afghans au pays. L’objectif est irréaliste.

Dans une folle course contre la montre, le Canada a réussi à évacuer environ 3700 personnes sur 17 vols avant de quitter définitivement le sol afghan. Ottawa est à court d’options. Les documents de voyage délivrés tardivement aux alliés afghans ne valent plus rien. Plus de 1200 personnes ayant des liens directs avec le Canada (citoyens, résidents permanents, etc.) ont été informées par les Affaires étrangères qu’elles devraient se cacher en attendant que les autorités négocient leur sortie d’Afghanistan avec les talibans.

Le Canada, les États-Unis et 90 autres pays ont signé une déclaration commune demandant aux talibans de garantir le passage sécuritaire de leurs ressortissants. Cette initiative conjointe est intéressante, car le Canada n’arrivera à rien par ses propres moyens. Il n’entretient aucune communication directe avec les nouveaux maîtres de Kaboul, si bien qu’il est à la merci de ses alliés plus puissants. Or, ce principal allié, les États-Unis, n’a guère été plus brillant et prévoyant dans la préparation de leur propre sortie de l’Afghanistan.

Sous l’égide des États-Unis, des négociations sont en cours, à Doha, afin de trouver une voie de compromis. Il est notamment question de permettre à la Turquie et au Qatar de coordonner des vols à l’aéroport de Kaboul afin d’évacuer les ressortissants occidentaux et leurs alliés. Ces pourparlers à l’issue incertaine permettront de découvrir le véritable visage des talibans. Absents du terrain, les pays occidentaux se trouvent en position de faiblesse. Leur seul avantage, relativement faible, réside dans la menace de couper l’aide économique à l’Afghanistan.

L’échec est gênant pour Justin Trudeau, qui clamait que le Canada était de retour sur la scène internationale lors de son élection en 2015. Des paroles et du vent.

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