Une démocratie prise en otage

Des élus démocrates qui « fuient » le Texas par dizaines, un Sénat complètement paralysé pour cause d’obstruction républicaine, une Cour suprême qui accrédite la menace fictive de fraude électorale : en cet été 2021, le débat récurrent aux États-Unis sur l’accès au vote enfonce leur démocratie représentative dans une crise grave.

On sait depuis longtemps les républicains experts en gerrymandering (charcutage électoral) et en tactiques électorales restrictives. Quand il s’agit de protéger la forteresse de leur électorat blanc contre l’inéluctable évolution démographique du pays, ils sont prêts à tout pour prendre et conserver le pouvoir. Quitte à confronter le pays au risque d’une régression antidémocratique, que le président Joe Biden n’avait pas tort, mardi dernier dans son discours à Philadelphie, de présenter comme le « test le plus important de notre démocratie depuis la guerre de Sécession ».

Un discours passionné comme il en fait peu, mais qui, pour l’heure, ne change rien à la donne, comme les républicains usent et abusent du filibuster, cette tactique d’obstruction législative face à laquelle les démocrates au Sénat se laissent menotter. Un filibuster qui rend illusoire l’adoption au Sénat de l’ambitieux projet de loi For the People Act, destiné à encadrer le financement électoral et à garantir le respect du droit de vote menacé dans un nombre croissant d’États. Biden avait pourtant fait de la défense du droit de vote des minorités, à commencer par celui des Afro-Américains, un engagement phare pendant la campagne présidentielle. Beaucoup déplorent que de la détermination qu’il faisait miroiter ne découle pas une offensive plus volontaire.

Vingt-huit lois électorales restrictives ont été votées jusqu’à maintenant dans 17 États républicains. Réduction des heures de vote, obstacle au vote par correspondance, resserrement des exigences d’identification des électeurs : des mesures qui nuisent toutes à l’exercice du droit de vote et affectent de façon disproportionnée les minorités — Noirs, Latinos, peuples autochtones. Enhardis par Donald Trump, les républicains le sont maintenant doublement avec la décision rendue le 1er juillet par la Cour suprême qui, validant les lois électorales restrictives d’Arizona, s’est trouvée par extension à démolir les derniers remparts contre la discrimination raciale que contenait le Voting Rights Act de 1965.

Aussi infondé que soit l’argument, le jugement déposé à la majorité des juges conservateurs (6-3) accrédite l’intox colportée par Trump au sujet de fraudes électorales potentiellement massives. Au prétexte que les lois en Arizona n’affectaient au fond qu’un petit nombre de personnes, les juges ont rejeté l’argument voulant qu’elles soient discriminatoires, ce qui est aberrant au vu du fait qu’à l’échelle du pays, Trump aurait pu l’emporter en 2020 en retournant seulement 32 000 voix dans quatre États clés. 

Assis sur une base militante engraissée au complotisme, le Parti républicain atteint en cette affaire des sommets de malhonnêteté intellectuelle. Preuve qu’il est désespéré. Et qui est désespéré est dangereux. Il enrobe son opposition au For the People Act dans la lutte contre la « mainmise » du fédéral sur les compétences des États. Mais cela n’a rien à voir. Devant la Cour suprême, les avocats républicains ne se sont même pas donné la peine de cacher leur jeu, affirmant ouvertement qu’en l’absence de lois restrictives, les républicains « souffriraient d’un désavantage compétitif face aux démocrates ». Lois restrictives égalent équité du système électoral. Tout un sophisme !

Par régression, on entend un alarmant recul qui va jusqu’à remonter aux lois Jim Crow, du nom des lois ségrégationnistes adoptées dans les États du Sud dans la foulée de la guerre de Sécession. Ont-elles jamais été vraiment vaincues ? Non. Le recours au filibuster, dont on parle tant, a bien servi les intérêts des États esclavagistes et néoesclavagistes aux XIXe et XXe siècles. Il leur est encore utile.

Sur fond de division extrême, la politique républicaine de la terre brûlée va s’amplifiant. Il n’y a qu’à voir le Texas, où les élus démocrates ont à nouveau déserté l’Assemblée législative afin d’empêcher l’adoption d’une loi électorale particulièrement limitative. Entendu qu’au Sénat, il est nécessaire que les démocrates trouvent une façon — et le courage — d’étanchéifier leur petite majorité de manière à désarmer la capacité démesurée de blocage par filibuster dont disposent les républicains. La dissidence de principe de l’un des leurs, le sénateur démocrate Joe Manchin, est déraisonnable. Que soit voté le crucial For the People Act, et cela ne mettra pas pour autant fin à la guerre — législative et judiciaire — que livrent les républicains à l’idée même de progrès démocratique. Dans leur viseur, les élections de mi-mandat de 2022 : les démocrates ne conserveront pas leur majorité au Congrès sans une mobilisation égale ou supérieure dans les urnes à celle qui a élu M. Biden.

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