​Nomination de Mary Simon: plus qu’un symbole

La fonction de gouverneur général du Canada demeure hautement symbolique. Dégoulinant restant de la monarchie britannique, le poste suscite un haussement d’épaules au Québec, alors qu’il fait partie des marqueurs identitaires de la nation canadienne. En faisant le choix délibéré de nommer Mary Simon, une femme inuite, au poste de chef d’État, le premier ministre, Justin Trudeau, est allé au-delà des symboles pour une fois.

Mme Simon devient la première Autochtone à occuper la fonction de gouverneur général, à un moment charnière de la réconciliation que M. Trudeau a promise aux Premières Nations. La découverte récente de tombes d’enfants, enterrés par centaines dans l’anonymat inhumain des usines à broyer l’âme et l’identité autochtones que furent les pensionnats fédéraux, a jeté une douche froide sur le processus de réconciliation déjà cahoteux.

D’ici quelques semaines, une femme inuite procédera à la dissolution du Parlement, à la demande du premier ministre qui semble déterminé à déclencher une élection. Au terme de l’élection, elle énoncera le programme du prochain gouvernement en lisant le discours du Trône. Elle accordera la sanction royale donnant force de loi aux projets du Parlement. Une femme autochtone sera la commandante en chef du Canada, la voix et le visage de la Couronne britannique au pays, pour la durée de son mandat. Ce n’est pas rien comme accomplissement pour ceux qui croient en l’institution vétuste de la monarchie constitutionnelle. Nous ne sommes plus dans le symbolisme, mais dans le progrès.

Mme Simon a (presque) toutes les qualifications requises pour la fonction. Sa carrière l’a menée à la présidence de la Société Makivik, qui gère le développement économique et social dans le Grand Nord. Elle a participé directement à la mise en œuvre de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. Elle a représenté les Inuits lors des négociations entourant le rapatriement de la Constitution, à l’invitation du gouvernement Lévesque. Elle a présidé la Conférence circumpolaire inuite. Elle a été ambassadrice du Canada au Danemark. Sa feuille de route et son parcours personnel inspirent un respect profond.

Cette voix singulière s’exprime hélas en anglais et en inuktitut dans un pays dont les deux langues officielles sont l’anglais, et l’autre, là… Ah ! Oui, le français. Les francophones ont l’habitude. Il y a deux langues officielles au Canada, mais l’une l’est plus que l’autre. Pour paraphraser le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, imaginez « le fun » que nous aurions eu cette semaine si la gouverneure générale avait été bilingue en français et dans une langue autochtone, sans parler un traître mot d’anglais. Le Canada anglais aurait-il avalé pareille couleuvre au nom de la réconciliation ? Nous en doutons sérieusement.

Mary Simon a promis d’apprendre le français, mais ne soyons pas dupes. À 73 ans, elle avait tout le loisir de le faire plus tôt, d’autant plus que son nom circulait comme candidate potentielle à la fonction de gouverneur général depuis 2010. En guise d’explication, elle a affirmé qu’elle a reçu une éducation en anglais seulement dans les externats fédéraux du Grand Nord où elle avait été placée. L’excuse qu’elle a donnée brise le cœur, mais elle ne résiste pas au passage du temps.

Konrad Sioui, ancien grand chef de la nation huronne-wendate, disait en entrevue au Journal de Québec que les Québécois sauront « pardonner » à Mme Simon ses lacunes en français. Les Québécois sont tolérants, raisonnables. Ils donneront la chance au coureur, en espérant que Mme Simon tiendra sa parole et qu’elle apprendra le français. Ses fonctions l’exigent. Plus de sept millions de citoyens parlent le français au Canada, ils sont en droit d’exiger que la cheffe du gouvernement puisse les comprendre et s’adresser à eux dans leur langue.

Pour l’heure, ne perdons cependant pas de vue l’importance que revêt cette nomination pour le peuple inuit et les Premières Nations, victimes d’un colonialisme génocidaire. Elles luttent pour leur survie d’une manière distincte. Elles ont tant perdu, tant pleuré que l’accroc au bilinguisme officiel dans la nomination de Mary Simon ne devrait pas gâcher ce moment historique. C’est une véritable avancée pour les Premières Nations.

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