Pour éviter le pire

Le brouillon de rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) diffusé par l’Agence France-Presse la semaine dernière est un véritable florilège d’épithètes catastrophistes. Sur le thème du « pire est à venir », ce projet de rapport 2022 prépare l’humanité à une détérioration des effets climatiques dont la course semble difficile à stopper.

Quel que soit le rythme de réduction des gaz à effet de serre (GES) auquel les nations du monde entier consentiraient, les experts du climat de l’ONU préviennent dans ce projet de document que l’opération de destruction est inéluctable. « La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes. L’humanité ne le peut pas. » Dans le résumé technique de 137 pages, prélude diffusé trop tôt à un rapport qui pourrait compter quelque 4000 pages, les experts scientifiques préviennent que la vie sur Terre aura irrémédiablement changé lorsque les humains nés en 2021 auront atteint 30 ans. Cap sur 2050 pour un changement de planète.

Pénurie d’eau, exode, malnutrition, extinction des espèces : voilà quelques-unes des déclinaisons contenues dans le rapport qui militent pour des actions politiques draconiennes. Conclusion phare de ce projet de rapport : un abaissement du seuil au-delà duquel le réchauffement pourrait être considéré comme « acceptable ». La limite fixée à +2 °C dans l’Accord de Paris, en 2015, n’est plus suffisante. Désormais, le GIEC prévient qu’un dépassement, si infime soit-il, de +1,5 °C serait dévastateur.

Même le maintien de ce seuil critique ne permettra pas d’éviter certaines destructions. Celui du cycle alimentaire lié à la pêche, à l’agriculture, à l’élevage ou à l’aquaculture aura des impacts directs sur la capacité de se nourrir de millions de personnes, prédit le rapport, qui pointe aussi l’impact en pénurie d’eau des canicules extrêmes attendues dans certaines régions de l’Afrique, sans compter les coûts pharaoniques d’adaptation.

Cette fuite bouleverse le cours des choses. Elle dérange fortement une partie de la communauté scientifique, qui s’est habilement évertuée à ne pas commenter des travaux préliminaires. Elle est surtout très pédagogique pour nous, humbles néophytes, spectateurs de ces grands-messes environnementales où le sort du monde semble se résumer à une joute entre experts aguerris de la science et politiciens soucieux de ne pas pousser à la roue de manière trop brutale, pour ne pas brusquer électeurs et économie.

Le véritable rapport du GIEC est attendu en février 2022. Il s’agira du sixième rapport, après ceux de 1990, de 1995, de 2001, de 2005 et de 2014. Six ans d’études scientifiques relatives au climat doivent permettre de brosser un tableau, dont nous avons maintenant vu l’esquisse véritable. Le jeu des tractations politiques tenues par les délégations des 197 pays qui adhèrent à la Convention-cadre des Nations unies pour le changement climatique sert généralement à raboter la couche apocalyptique de ces rapports jugés alarmistes. Mais cette fois, adoucir, aplanir, maquiller les mots ne suffira pas à engourdir la vaste majorité de lucides qui ne perdent plus de temps à débattre.

L’accès imprévu au brouillon a un caractère salutaire. Il prépare le terrain pour la COP26, qui aura lieu à Glasgow en novembre prochain, avant le dépôt officiel du rapport du GIEC. Il permet d’avoir un avant-goût du seuil de réduction au-delà duquel tout s’écroulera et offre une posture de négociation — puisqu’il s’agit bien de cela — avantageuse aux pays pauvres.

Les « planètes » seraient-elles alignées pour un véritable coup de barre en novembre prochain et des actions importantes ensuite de la part des pays pollueurs récalcitrants ? La table a été mise avec le Sommet des dirigeants sur le climat, orchestré en avril dernier par le président des États-Unis, Joe Biden, qui, suivant une présidence trumpienne climatosceptique, a tenté de rallier ses homologues du G7 autour d’une « révolution verte ». Les objectifs sont de limiter le réchauffement à 1,5 degré, de devenir carboneutres au plus tard en 2050 et de réduire de 50 % les émissions de CO2 d’ici 2030 par rapport à 2010.

Il est vrai que le Canada a promis de rehausser la tarification du carbone, pour atteindre 170 $ la tonne en 2030. Ses détracteurs reprochent toutefois au premier ministre Justin Trudeau de tourner autour du pot, lui dont l’amour des pipelines fait encore tache (de pétrole) sur ses ambitions vertes. La cible de réduction des GES pour 2030, de 40 à 45 % par rapport à celles de 2005, lui semble ambitieuse, mais les experts estiment que le Canada aurait pu faire encore plus et rehausser ses visées à 60 %. Pour ceux qui espèrent un vigoureux coup de gouvernail politique, le Canada fait figure de cancre même sous l’ère libérale. À l’approche d’un nouveau cycle électoral fédéral, il faut rappeler toutefois que le chef conservateur, Erin O’Toole, ne promet rien de plus qu’une réduction de 30 % d’ici à 2030. Mais la planète n’a que faire de ces atermoiements politiques.

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