Ces villes toujours bilingues

Une fois adopté, le projet de loi 96 sur la langue officielle et commune du Québec, le français, fera perdre aux villes ou aux arrondissements leur statut bilingue si, à la lumière des dernières données du recensement, le pourcentage de leurs habitants dont la langue maternelle est l’anglais est passé sous la barre des 50 %. Mais dans les 120 jours suivant ce changement, les municipalités pourront regagner leur statut par simple résolution du conseil municipal.

Dans la loi 101 originale adoptée en 1977, ce statut bilingue avait été conféré à plus de 80 municipalités, respectant ainsi les droits acquis de leurs citoyens anglophones d’avoir accès à des services dans leur langue. Au fil du temps cependant, le pourcentage des Québécois dont la langue maternelle est l’anglais a diminué d’une façon générale. Aujourd’hui, 50 des 89 municipalités bénéficiant d’un statut bilingue ne respectent plus le critère du 50 %.

Dans son édition de jeudi, Le Devoir nous indique que la presque totalité des municipalités ou arrondissements qui perdront leur statut bilingue voudront le regagner sur-le-champ. C’est le cas de l’arrondissement MacNider de Métis-sur-Mer, un arrondissement qui ne compte plus que 11,6 % d’anglophones. La mairesse Carolle-Anne Dubé a fait valoir que cet arrondissement « fait vivre la ville » en payant des taxes foncières beaucoup plus élevées que le secteur Les Boules, exclusivement francophone. La mairesse n’a pas une très haute opinion de ses concitoyens francophones qui « parlent un mauvais français, ne savent pas l’écrire ». Selon elle, la supériorité économique des Anglais et le niveau d’éducation des Français qui « fait pitié » sont une raison pour conserver le statut bilingue de l’arrondissement MacNider.

La justification avancée par la mairesse Agnes McKell, de la municipalité de la paroisse de Très-Saint-Sacrement, en Montérégie, dont la population compte près de 40 % d’anglophones, repose aussi sur la supériorité de la langue anglaise. Elle s’en fait pour les jeunes francophones qui devront parler anglais « s’ils veulent aller aux États-Unis [ou] dans le reste du Canada ». Le statut bilingue serait donc lié au bilinguisme des francophones de la municipalité.

Si ces arguments apparaissent serviles et farfelus, il n’en demeure pas moins qu’il est beaucoup plus simple pour un conseil municipal de favoriser le statu quo. C’est certainement une façon d’éviter toute controverse.

Il faut rappeler que le gouvernement Marois, dans son propre projet de loi 14 pour renforcer la loi 101, suggérait simplement d’abolir le statut bilingue des municipalités qui n’en remplissaient plus les conditions. Cette intention avait été décriée non seulement par des maires anglophones des villes visées, mais aussi par des élus municipaux francophones.

Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, a voulu s’épargner une telle levée de boucliers. Certes, d’aucuns critiqueront la mollesse d’un projet de loi qui, dans les faits, fera peu pour réduire le nombre de municipalités bilingues. L’enjeu a peut-être valeur de symbole, mais il n’est pas déterminant pour l’avenir du français ; il s’agit de petites municipalités. Et cet exercice de confirmation du statut bilingue par les conseils municipaux se répétera à chaque recensement, tous les cinq ans.

En fait, le gouvernement caquiste, par le truchement du projet de loi 96, ne cherche aucunement à enlever des droits à la minorité de langue anglaise. Il ne veut surtout pas transformer certains de ces citoyens en victimes tonitruantes. À ce jour, les critiques du projet de loi en provenance des Anglo-Québécois furent d’ordre général : plus de 40 ans après l’adoption de la loi 101, certains n’acceptent toujours pas que le Québec se définisse comme un État de langue française.

En matière municipale cependant, le projet de loi 96 contient des exigences qui vont à l’encontre du bilinguisme institutionnel qui caractérise l’administration municipale de Montréal. Soumise aux mêmes règles que l’administration publique en général, la Ville de Montréal devra, « de façon exemplaire », utiliser la langue française et communiquer en français avec tous ses citoyens, à moins qu’ils ne soient des anglophones qui ont eu accès à l’éducation en anglais. Quant aux immigrants, après six mois au pays, l’administration municipale devra communiquer avec eux en français exclusivement. En clair, Montréal, à l’heure actuelle une ville bilingue dans ses relations avec ses citoyens, sera appelée à devenir, en vertu du projet de loi 96, aussi française que la fonction publique québécoise. L’administration de Montréal, celle d’une véritable ville française ? Gageons qu’il y en aura pour s’en offusquer.

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