Deux poids deux mesures

Avec leur projet de Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, le ministre Simon Jolin-Barrette et le gouvernement de la CAQ espèrent inscrire le français comme seule langue officielle au Québec en plus de renforcer les dispositions de la Charte de la langue française. En somme, ils veulent donner des dents à la loi 101. Il semble donc de la plus totale incohérence d’apprendre que les collèges privés non subventionnés, dont l’explosion galopante ces dernières années a alimenté la chronique, ne seront apparemment pas soumis aux dispositions du projet de loi 96. Si la protection du français est aussi primordiale qu’il ne le dit, le gouvernement ne devrait pas sombrer dans le deux poids deux mesures.

Radio-Canada confirmait la nouvelle mardi : non, rien n’est prévu dans le projet soumis à l’étude pour l’apprentissage obligatoire du français pour ces milliers d’étudiants étrangers inscrits à des formations courtes en anglais dans des établissements privés non soutenus par le financement de l’État. Ces étudiants, dont la moitié désormais seraient originaires de l’Inde, peuvent utiliser ce premier pas en éducation au Québec comme un tremplin vers des démarches officielles pour immigrer ensuite. Une récente étude menée par l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) a confirmé ce que des reportages récents du Devoir et de Radio-Canada avaient mis en lumière, soit la croissance fulgurante non seulement des étudiants inscrits mais des établissements les accueillant, en plus de la course effrénée et payante au recrutement, de pratiques parfois douteuses, et d’étudiants parfois laissés pour compte. Le tout, en anglais !

Le projet de loi 96 n’étend pas ses griffes jusqu’à ces établissements : pas d’enseignement obligatoire du français, pas d’épreuve uniforme ni non plus de limite imposée pour le nombre d’inscriptions, toutes mesures qui sont destinées aux cégeps et aux collèges privés subventionnés. La ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, préoccupée par les soubresauts médiatiques des derniers mois entourant ces collèges, avait pourtant exprimé sa volonté de mieux encadrer ce réseau, notamment en ce qui a trait à la langue française. Hélas, le projet de loi 96 ne pourrait permettre dans sa forme actuelle de mieux serrer la vis.

L’absurdité de la situation est décriée par les partis d’opposition, mais il ne faudrait pas succomber à l’amnésie collective. Bien que les collèges privés non subventionnés aient proliféré sous le règne de la CAQ, un double malaise existe depuis longtemps dans la relation liant les gouvernements qui ont dirigé le Québec et le milieu de l’éducation. D’abord, cette incapacité chronique à imposer de manière claire les mêmes règles au secteur privé qu’au secteur public, et de manière encore plus délicate avec des établissements non subventionnés, qu’on pense seulement aux errements entourant le curriculum d’études dans les écoles confessionnelles. Ensuite, l’argument pécuniaire qui enveloppe souvent les offres d’apprentissage en anglais faite par les collèges et universités francophones — on n’a qu’à fureter du côté de la formation continue pour les dénicher. Il n’est pas trop tard pour que le législateur allie ses actes à sa parole, en appliquant une couche de cohérence là où il en manque.

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