Construire des ponts

Au conseil national virtuel de Québec solidaire, Manon Massé en a titillé plusieurs en annonçant qu’elle tiendrait un point de presse dimanche après-midi au sujet de son avenir politique. Elle en aura un, mais elle laissera la place à Gabriel Nadeau-Dubois pour être le candidat solidaire au poste de premier ministre aux prochaines élections, mais aussi l’interlocuteur de François Legault lors de la période de questions à l’Assemblée nationale. C’est une page qui se tourne.

Samedi, les militants de Québec solidaire devaient se pencher sur une motion de blâme à l’endroit du Collectif antiraciste décolonial (CAD), motion qu’ils ont adoptée par une large majorité.

La motion « déplore vivement » l’appui du Collectif aux propos injurieux du professeur Amir Attaran, de l’Université d’Ottawa, qui avait qualifié le Québec d’« Alabama du Nord » dirigé par un gouvernement de « suprémacistes blancs ». Elle déplore aussi les attaques diffamatoires du CAD contre un journaliste parlementaire qui ferait partie de la « fachosphère », un monde dont on cherche encore l’exacte définition.

À la fin mars, quand les événements ont eu lieu, des membres du CAD, dont Eve Torres et Sibel Epi Ataogul, ne s’étaient pas amendées. Elles avaient plutôt répliqué en affirmant que QS, « un parti massivement blanc », pratiquait le racisme systémique. La réaction d’Eve Torres samedi ne fut guère différente. QS fait partie du « triste club des vieux partis », a dit la co-porte-parole du CAD, ajoutant que Gabriel Nadeau-Dubois, dont elle craint la mainmise sur le parti, et Manon Massé « sont là pour éteindre la démocratie participative ». Le parti a échoué à intégrer des personnes « racisées » et à défendre l’« intersectionnalité ». Dans les circonstances, elle envisage de quitter QS.

Qu’il se voue ou non à faire de la politique autrement, un parti, quel qu’il soit, aura du mal à tolérer qu’on tire dans la chaloupe avec autant d’acharnement.

QS encourage la création en son sein de collectifs, ou clubs politiques, afin de favoriser l’éclosion des idées. Mais on sait que les clubs politiques au sein des partis qui acceptent leur présence sont rarement de tout repos. Un parti peut être vu comme un laboratoire d’idées, mais il commande une bonne dose d’unité et de discipline. Afin de proposer à l’électorat un programme politique cohérent, ses membres doivent accepter les inévitables compromis et le fait qu’un certain nombre de leurs positions ne soient pas reprises.

Une fois ce programme arrêté, la tâche n’est pas terminée, puisqu’un parti qui aspire à progresser, voire à prendre le pouvoir, doit attirer des électeurs qui ne lui sont pas acquis d’emblée.

Au terme de ce conseil national, la désignation de Gabriel Nadeau-Dubois à titre de co-porte-parole « principal » — une nomination que les membres devront entériner en novembre — et l’adoption de la motion de blâme peuvent être vues comme une confirmation que le parti défendra un programme de gauche orthodoxe plutôt que de s’égarer dans les obscurs méandres intersectoriels des politiques identitaires postmodernes. Un peu partout en Occident, la gauche, écartelée entre ces deux pôles, traverse une période de vaches maigres. C’est à QS, le premier parti chez les jeunes, selon un dernier sondage, de prouver qu’il peut faire mentir la tendance.

Dans l’allocution qu’il a prononcée dimanche, Gabriel Nadeau-Dubois a demandé aux militants de parler à leurs proches et à leurs connaissances du programme progressiste de QS. « Construisons des ponts », a-t-il lancé. Et il est certes plus facile de le faire avec un discours que l’électorat est à même de comprendre et auquel il peut souscrire.

À voir en vidéo