Une vision pour demain

Le Devoir révélait vendredi l’agrandissement préoccupant d’une brèche dans la loi 101 permettant aux enfants qui séjournent au Québec de façon temporaire d’être exemptés de fréquenter l’école en français, à certaines conditions.

L’article 85 de la loi a été imaginé il y a plus de 40 ans, dans un contexte de flux migratoires radicalement différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui. La disposition n’avait rien d’une échappatoire, elle visait plutôt à accommoder de nouveaux arrivants de passage, comme des diplomates ou des travailleurs temporaires.

Dans la dernière décennie, le nombre de personnes détenant un permis de séjour temporaire a triplé, pour se situer à 150 000 en 2019. C’est autant d’individus qui peuvent se prévaloir de l’exemption prévue à l’article 85, et c’est ce qu’ils font. De 2010 à 2019, le nombre d’élèves à statut temporaire inscrits dans les écoles primaires et secondaires anglaises du Québec a plus que doublé, passant de 2010 à 4428 enfants et adolescents. Sans surprise, la majorité se trouve sur l’île de Montréal.

Les fines bouches diront qu’il est bien futile de s’énerver pour une variation de moins de 2500 personnes en une décennie. Qu’il suffira de restreindre le recours aux permis de séjour temporaires pour colmater la soi-disant brèche. Et que la loi 101 demeure un formidable outil de francisation des immigrants, comme en attestent les statistiques officielles.

Selon le rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec, l’admissibilité à l’enseignement en anglais a atteint son niveau le plus bas des trente dernières années en 2015, avec 10 % des élèves du préscolaire, du primaire ou du secondaire. Parmi les Québécois de langue maternelle autre que le français et l’anglais, 89 % fréquentent une école de langue française. L’effet de l’adoption de la Charte de la langue française est ici « probant », selon le rapport produit par l’Office québécois de la langue française. En 1976, seulement 20 % des élèves de langue maternelle autre étaient inscrits dans des écoles françaises.

Ces formidables progrès viennent avec une obligation de vigilance constante pour une nation francophone comme le Québec, majoritaire à l’intérieur de ses frontières, minoritaire dans le périmètre continental. Il ne faudrait pas que le gouvernement Legault se complaise dans le « laxisme coupable » de ses prédécesseurs, pour reprendre l’expression de notre chroniqueur Michel David.

En matière de permis de séjour temporaires, il faut prendre en considération les parcours migratoires contemporains dans ce monde où les frontières s’effacent afin de laisser entrer une main-d’œuvre spécialisée et temporaire. Ce type d’immigration est appelé à augmenter dans les sociétés vieillissantes et jalouses de leur confort, marquées par des pénuries de main-d’œuvre et une propension à sous-traiter à l’autre les corvées ingrates.

De même, il ne faut pas banaliser la possibilité que ces enfants et adolescents scolarisés en anglais s’enracinent au Québec et bénéficient un jour d’un droit acquis pour envoyer leurs propres enfants à l’école anglaise, selon le principe du « parcours authentique ». Laissons aller les choses deux ou trois décennies encore, et nous verrons bien le résultat. Nous aurons contribué mollement à l’accélération de l’anglicisation de Montréal, tout en dénaturant encore plus un des aspects fondamentaux de la loi 101. C’est un non-sens que les immigrants temporaires puissent ainsi vivre dans une bulle pré-loi 101. « On est complètement en contradiction avec les principes fondamentaux de la Charte », observe le président du Mouvement Québec français, Maxime Laporte.

Cette porte ouverte vers l’école en anglais peut être refermée facilement, en mettant l’accent sur la recherche d’immigrants permanents par opposition aux temporaires. Le recul et les menaces qui pèsent sur le français exigent une intervention systémique du gouvernement Legault. Elle se fait attendre depuis trop longtemps.

Le ministre responsable de la Charte de la langue française, Simon Jolin-Barrette, promet depuis un bon moment le dépôt d’un projet de révision de la loi 101 et un « solide » plan d’action. Un plan n’est rien sans une vision, ou plutôt une affirmation de la société que nous voulons bâtir. Une société accueillante, respectueuse des droits des minorités linguistiques, certes. Mais une société d’abord et avant tout unie par son désir de faire grandir une langue, le français, de même que la culture et les institutions qu’elle engendre.

Pour refonder la loi 101, il faudra viser large et rétablir la prédominance du français dans toutes les sphères d’activité. Surtout au travail et dans les écoles postsecondaires, surtout à Montréal, pour que son destin démographique et linguistique n’évolue pas différemment du reste du Québec jusqu’au point de rupture.

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