​Aires protégées: le poids des forestières

Le Québec s’est engagé à respecter la Convention sur la diversité biologique des Nations unies en désignant 17 % de son territoire comme aires protégées avant la fin de 2020. À deux semaines de l’échéance, le gouvernement caquiste est parvenu à atteindre cette norme internationale. Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, a annoncé la désignation de 34 réserves de territoire aux fins d’aires protégées pour ainsi atteindre, du moins en quantité, l’objectif international.

Dans l’opération, il a cependant écarté 83 projets, dont plusieurs étaient pilotés par des citoyens depuis des années et appuyés par les communautés locales. On ne peut qu’y voir la lourde intervention du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

Si le gouvernement caquiste a pu atteindre les objectifs en superficie de la Convention sur la diversité biologique, c’est qu’il a pu compter sur l’ajout de vastes étendues en zone nordique, que ce soit au Nunavik ou en territoire cri d’Eeyou Istchee et naskapi. La plupart des 83 projets écartés étaient situés plus au sud. Étant moins éloignés, ils présentaient souvent davantage de potentiel sur le plan récréotouristique. Mais cette relative proximité faisait en sorte que la création de ces aires protégées entrait en conflit avec les intérêts de l’industrie forestière, intérêts que font primer le ministre des Forêts, Pierre Dufour, et le forestier en chef, Louis Pelletier.

Parmi ces projets qui bénéficiaient de l’appui des communautés locales, on note un tronçon de 80 kilomètres le long de la rivière Péribonka, au Lac-Saint-Jean, une aire que le gouvernement Legault a décidé de réserver aux forestières au lieu d’encourager le développement touristique, tout comme il a livré à l’industrie trois massifs, situés un peu plus au nord, que fréquente le caribou forestier, une espèce menacée.

Si des projets majeurs au nord du 49e parallèle ont reçu l’aval du gouvernement à la satisfaction des nations crie, naskapie et inuite, ceux au sud de cette limite, pour la plupart, n’ont donc pas été retenus, au grand dam des nations innues. C’est le cas de projets sur la Côte-Nord, notamment celui du lac Pipmuacan, un territoire qui abrite une harde de quelque 200 caribous forestiers.

Il faut souligner qu’en matière de protection de cette espèce menacée, le ministère des Forêts, qui est aussi, de façon incongrue, celui de la Faune et des Parcs, a failli lamentablement à la tâche. Quand on en est réduit, dans Charlevoix et en Gaspésie, à ériger des enclos en pleine forêt pour y enfermer quelques dizaines de caribous, c’est que la partie est perdue, comme ce fut le cas à Val-d’Or. Trop peu, trop tard, pourrait-on dire à un ministre des Forêts qui a manifestement d’autres priorités.

Dans la région de Gatineau, la pression du ministre a entraîné l’élimination des quatre projets pourtant déjà approuvés par son ministère et annoncés officiellement en 2018.

De fait, le ministère des Forêts poursuit une stratégie bien arrêtée : repousser au nord les désignations des aires protégées de façon à garder intact ce qu’il est convenu d’appeler la « possibilité forestière » de la forêt publique, qualifiée pour une bonne part de « commerciale ». Cette stratégie unidimensionnelle et sans nuance ne permet pas de remplir une des exigences fondamentales de la Convention sur la diversité biologique et qui est aussi énoncée dans la Stratégie d’aménagement durable des forêts du gouvernement québécois : que le réseau d’aires protégées soit « représentatif de la biodiversité » de l’ensemble du territoire québécois. En vertu de la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, le ministre a le devoir de mettre en œuvre cette stratégie. Il doit ainsi contribuer au développement des aires protégées et non pas s’ingénier à lui mettre des bâtons dans les roues.

Il est prévu que le seuil de protection de la Convention des Nations unies passera de 17 % à 30 % du territoire d’ici 2030. Cette protection pourra prendre des formes moins strictes que celle prévue pour la plupart des aires désignées jusqu’ici, ce que prévoit le projet de loi 46 adopté récemment. Chose certaine, cette ronde à venir devra inclure nombre de projets écartés en décembre. Si le Québec entend remplir ses engagements internationaux, le critère de la représentativité des aires protégées devra être respecté. La prochaine sélection ne pourra plus reposer sur la volonté d’un ministre de ne défendre que les intérêts des forestières et sur un arbitrage à sens unique. Le gouvernement caquiste devra reconnaître qu’en forêt publique, l’industrie n’est pas la seule partie prenante, surtout quand la biodiversité est en jeu.

8 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 1 mars 2021 05 h 43

    Molle conclusion pour molle protection

    J'ajoute à la suite de l'éditorial de M. Dutrisac que la protection des aires protégées n’est pas uniquement plombée par le pouvoir des forestières. Donner autant de pouvoir aux compagnies forestières, ce serait réduire l’iceberg à son apparence. C’est le capital tout entier qui pèse sur l’environnement. Avec plus d’exportation de bois vers les É.-U., il y aura, en plus de la stabilisation du taux de profit des forestières, accumulation du capital pour toute la classe économiquement dominante. Ce n’est pas qu’au pouvoir économique des forestières que le ministre obéit, mais au pouvoir politique d’une classe tout entière. Mais, liberté d’expression oblige, M. Dutrisac ne pouvait aller aussi loin dans son éditorial, ce qui l’a amené malheureusement à le terminer avec une molle conclusion, une sorte d’invitation à être mieux préparé au prochain exercice en 2030.

    • Jean-Louis Cadieux - Abonné 1 mars 2021 09 h 36

      Tout à fait d'accord. Ce gouvernement croit à la protection des aires protégées que si c'est économiquement rentable. C'est de même en environnement. Si c’est économiquement rentable de sembler protéger le tout, on va se «petter» les bretelles que l'on protège. Si non on ne fait rien. Comme disait Brel «On cause».

  • Jean-Paul Charron-Aubin - Inscrit 1 mars 2021 08 h 04

    Aménager en conséquance des changements à venir.

    Ressource de proximitée = moin de gas à effet de serre. Couper et reaménager avec des espèces mieux adapté aux changements climatiques, n'est ce pas faire preuve de modernisme ?? Choisissont des arbres plus résistants aux chaleurs et stress. L'important est de gérer pour l'avenir et de façon responsable.non ? Bien à vous,

  • Pierre Rousseau - Abonné 1 mars 2021 08 h 25

    Sacrifier des emplois pour des caribous ?

    Non, ce fut la réponse du PM Couillard et c'est celle de la CAQ de toute évidence. D'ailleurs, les multinationales forestières règnent partout au pays et la CAQ plie autant que les autres. En Colombie-Britannique, où règne le NPD, c'est exactement la même chose où on sacrifie les caribous (et les loups qu'on accuse injustement de menacer les hardes) pour favoriser l'industrie et où on détruit les forêts anciennes qui ont pris des millénaires à pousser et desquelles il ne reste qu'environ 10%.

    C'est facile de faire des aires protégées dans le Nord, où le capital forestier est maigre voire inexistant alors que les endroits ayant le plus besoin de protection sont ignorés. En passant, le gouvernement a consulté les Inuits du Nunavik pour se faire dire d'attendre qu'ils sont en pleine campagne pour déterminer leur avenir alors que le gouvernement Legault les a simplement ignorés, encore une fois à l'encontre de la Déclartion des NU sur les droits des peuples autochtones et des jugements de la Cour suprême du Canada.

    Prenez la rivière Péribonka: elle fait l'objet du livre de Michel Jean, Kokum, et mérite la protection d'une forêt déjà décimée et dont ce qui reste est menacé. Pour la CAQ, ça irait à l'encontre des intérêts des oligarques de la forêt et de la soif d'emplois des gens qui travaillent dans la forêt et qui ont des gros paiements pour la machinerie qu'ils ont acheté pour dévaster les forêts publiques plus rapidement. Au lieu de circonscrire l'exploitation forestière en sylviculture, on vandalise les forêts publiques de plus en plus au nord, où ça prend des siècles à pousser et où c'est toute l'écologie qui est détruite. La taïga est maintenant dans la mire des forestières malgré la maigreur des arbres - c'est la quantité qui compte...

    Les prochaines générations vont se retrouver avec un pays détruit de ses belle forêts alors que les oligarques sont morts de rire, les poches pleines...

  • Dominique Cousineau - Abonnée 1 mars 2021 09 h 44

    Rebaptiser le ministère des forêts...

    Au vu des priorités du ministère, on devrait peut-être le rebaptiser... Ministère des billots? Cimetière des forêts?...

  • Henri Jacob - Inscrit 1 mars 2021 12 h 33

    APUD

    Le ministre Charette en commission parlementaire au sujet du projet de loi 61, a déclaré que les procaines aires protégées seraient d'une nouvelle catégorie, des aires protégées d'utilisation durable. -APUD

    Dans ces territoires -APUD, il sera possible d'y faire un "certain" prélèvement de ressouce naturelle: forêtière, minérale et eau. Le hic, c'est qu'après un certain temps, quand les citoyens et groupes de conservatiuons auront les yeux tournées, ce pourcentage de prélèvement pourra être augmenté par un simple décret "discret". C'est un peut comme quand on a créer les réserves fauniques, au départ on parlait de parc pour ensuite changer le nom, les gens n'y ont vu que du feu. Allez faire un tour dans la réserve LaVérendrye et travercer l'écran camouflage de 20 m sur le bord des routes, ça donnera une idée de lÙ'avenir des ces APUD .

    Après avour vu comment le gouvernement s'est moqué des consensus régionaux de 2016-18 dans le dossier des aires protégées et de la gestion du caribou de Val d'Or, je doute (le mot est faible) de l'honnêteté de nos zélus quand il est question de conservation et de biodiversité.

    Chat échaudé craint l'eau froide.