Affaire Camara: un travail d’amateurs

C’est une erreur sur la personne qui aurait pu envoyer une innocente victime, Mamadi III Fara Camara, derrière les barreaux pour de longues années. Et pourtant le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, hésite toujours avant de déclencher une enquête indépendante sur cette bavure policière, comme le réclament les partis d’opposition et la mairesse de Montréal, Valérie Plante.

Le silence ahurissant du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) et les justifications invraisemblables du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) laissent entrevoir que cette histoire empeste l’incompétence. Le ministre de la Justice aurait intérêt à sortir de sa bulle, et à décréter la tenue d’une enquête indépendante au lieu de défendre la prétendue « diligence » du DPCP dans cette affaire d’une bêtise monumentale.

Reprenons les faits. Camara a été arrêté le 28 janvier pour un contrôle routier. Quelques minutes plus tard, le policier qui lui a remis un constat d’infraction pour usage du cellulaire au volant a été sauvagement attaqué par-derrière à coups de barre de fer et désarmé. Il a dû fuir pour sa vie quand le suspect a ouvert le feu sur lui à deux reprises. Demeuré sur les lieux, Camara a été considéré comme le principal suspect même s’il a appelé le 911, ce qui est tout à fait compréhensible compte tenu des circonstances bizarres de cette affaire.

Arrêté et interrogé, Camara était inculpé le lendemain de quatre accusations, dont celle de tentative de meurtre, et mis en détention préventive. Six jours plus tard, la Couronne annonçait l’arrêt des procédures en raison d’une erreur sur la personne. Un enquêteur perspicace a visionné attentivement une vidéo de surveillance des caméras du ministère des Transports pour comprendre qu’un suspect potentiel, non identifié et toujours en fuite, serait l’agresseur du policier. La sale affaire.

Le directeur du SPVM, Sylvain Caron, évoque une affaire d’une « complexité exceptionnelle », sans dissiper le malentendu. Si l’affaire était si complexe, pourquoi les policiers se sont-ils contentés d’une preuve d’identification discutable et circonstancielle dans leur enquête ? Pourquoi le DPCP a-t-il autorisé si rapidement le dépôt d’accusations sans exiger des compléments d’enquête ? Où sont les tests d’ADN ? Les tests pour vérifier si Camara avait des résidus de poudre à canon sur lui ? Comment expliquer que les vidéos disculpantes ont été ignorées aux premières heures de l’enquête ?

Moins de 24 heures pour foutre en l’air la vie de Camara au terme d’une enquête menée dans l’émoi (un policier était la victime d’un crime horrible). À titre indicatif, le BEI met en moyenne près de 10 mois à boucler ses propres enquêtes lorsqu’un policier est mis en cause en cas de décès, blessures graves ou agressions sexuelles sur des civils.

Cette disparité de traitement est dérangeante. Elle concerne tout autant le SPVM que le DPCP. Les policiers doivent avoir des motifs raisonnables et probables de croire qu’une infraction a été commise avant de remettre leur rapport. La Couronne doit avoir la certitude morale d’obtenir une condamnation hors de tout doute raisonnable avant d’autoriser des accusations.

Ce double verrou, visant à éviter la condamnation injuste des innocents, a sauté dans l’affaire Camara. Seule une enquête indépendante nous permettra de savoir pourquoi tant de hâte a failli anéantir sa vie et ses rêves.

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