L’horreur ordinaire

Si Joyce Echaquan n’avait pas été traversée par un sursaut de survie l’incitant à filmer la trame horrible de ses derniers instants au centre hospitalier de Lanaudière, son passage de vie à trépas aurait-il défrayé la chronique ?Il faut malheureusement en douter. Sans les sept minutes de vidéo virale mettant en scène deux employées avilissant de leurs méchancetés la mère attikamek de sept enfants connue pour de graves problèmes de santé, ce traitement ignoble aurait constitué un nouveau chapitre du grand livre de l’horreur ordinaire vécue par les Autochtones cheminant dans les services publics.

Le drame de Joyce Echaquan renvoie aux conclusions fracassantes de la commission Viens, dévoilées il y a un an. On ne pouvait pas songer à pire commémoration — ou à meilleure, c’est selon — pour mettre en lumière l’abysse de notre inaction. Les Autochtones sont les véritables victimes d’une discrimination systémique, concluait le rapport, tabletté depuis. Sans vidéo virale pour provoquer l’indignation collective, l’horreur ordinaire se joue dans l’indifférence, et l’immobilisme reprend ses droits.

La commission Viens avait recueilli une vingtaine de témoignages décrivant la négligence et la malveillance d’employés de l’hôpital de Joliette à l’endroit de membres de la communauté attikamek de Manawan. Les scènes d’horreur relatées devant la commission se sont toutes jouées sur la même tonalité raciste que le traitement subi par Mme Echaquan. Des préjugés racistes odieux concernant l’obésité, la consommation de drogue et d’alcool, le nombre d’enfants par famille et la capacité d’en prendre soin ; très souvent, une propension nette à ne pas prendre au sérieux les douleurs ayant pourtant forcé la malade à franchir une distance de 200 kilomètres séparant Manawan du centre hospitalier.

Une infirmière attikamek en formation à l’hôpital s’est fait donner cet avertissement par sa responsable à propos de l’appareil placé sur le bout d’un doigt et mesurant la saturation en oxygène : « Vous ferez attention quand vous prenez le taux de saturation aux Indiens parce qu’ils ont tous les ongles sales. » Les témoins ont subi l’opprobre de médecins, d’infirmières, de préposés — sans compter tous les témoins silencieux autour qui ont toléré l’intolérable. Voilà le propre d’un racisme érigé en système.

On nous dira ensuite, contrit et prompt à congédier une ou deux personnes, que le racisme systémique est une vue de l’esprit et qu’il est sans conséquence ? La mort de Joyce Echaquan ne peut pas être vaine. Le premier ministre a mandaté deux ministres pour trouver des actions concrètes faisant suite à ce drame qui l’a indigné au-delà des mots : 142 actions concrètes dorment pourtant déjà dans le rapport Viens.

8 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 1 octobre 2020 05 h 47

    Un racisme très répandu n'est pas pour autant systémique.

    Il ne faut pas confondre le racisme exercé par les individus avec le racisme systémique. Cette confusion empêche d'adopter les mesures appropriées pour combattre le phénomène.
    On a tendance à accoler le terme «systémique» à «racisme» à tort et à travers pour donner plus de poids aux dénonciations. Les gens se servent de ce terme sans vraiment savoir ce qu'il signifie. C'est le même phénomène que lorsqu'on accole le terme «fondamental» à «droit».

    Le racisme ou la discrimination est systémique lorsqu'elle s'inscrit dans les lois, les règlements ou les pratiques institutionnalisées. Par exemple, la loi canadienne sur les indiens est discriminatoire alors que les enfants qui y sont assujettis ne bénéficient que de la moitié des fonds accordés à l'instruction des autres citoyens ou que les adultes sont dans l'impossibilté d'effectuer des emprunts dans les institutions financières.

    Les comportements racistes individuels, mêmes très répandus, ne sont pas systémiques. Si on y accole cette épithète, ça risque de dédouaner la responsabilité individuelle de chacun. Par contre, la lutte contre ces comportements peut être systémique.

    • Joane Hurens - Abonné 1 octobre 2020 13 h 58

      Quand un hôpital ne sanctionne pas des comportements cruels envers la population autochtone de sa région, c’est un racisme érigé en système, inscrit ou non dans un règlement ou dans une loi. Ne pas prendre de mesures pro actives pour changer un milieu de soins aussi toxique revient à perpétuer un racisme qui dans les faits est bel et bien un racisme systémique qui exige une reponse « du système » pour l’eradiquer.

    • Maxim Bernard - Abonné 1 octobre 2020 14 h 57

      Vous avez raison. D'ailleurs, les interminables débats sémantiques sur le «racisme» versus le «racisme systémique» ne nous mènent nulle part. Au contraire, tout ce temps qu'on perd à débattre de définitions, c'est du temps qu'on perd pour dénoncer les injustices qui ont cours et pour exiger des changements. On se fiche qu'elles soient «systémiques» ou simplement «répandues».

      Si toutes nos énergies étaient dédiées à dénoncer, à faire pression et à exiger des changements, on serait déjà beaucoup plus avancés dans notre lutte au racisme et à toutes les autres formes de discrimination.

  • Raynald Rouette - Abonné 1 octobre 2020 08 h 27

    Abolir la Loi sur les indiens et les réserves


    Le grand chantier des réparations doit commencer par là. Tout autre chose n'est que placébo...

  • Pierre Langlois - Inscrit 1 octobre 2020 13 h 13

    De la Loi sur les Indiens et du racisme systémique

    Il y a des commentateurs qui disent que la Loi sur les Indiens est fondée sur le racisme systémique (je dirais « institutionnel ») et qu'elle doit être abolie. Ont-ils demandé leur avis aux Premières nations ? Rappelons que P. E. Trudeau avait déjà proposé d'abolir la Loi sur les Indiens, mais son fameux Livre blanc avait suscité une importante levée bouclier au sein des peuples autochtones. Le projet du Premier ministre du Canada visait, du point de vue de ses détracteurs, l'assimilation des autochtones. En somme, un génocide culturel. Il semble que les personnes qui souhaite l'abolition de la Loi sur les Indiens ont un projet similaire : que les autochtones vivent comme tout le monde, qu'ils aient les mêmes droits et les mêmes obligations que vous et moi. C'était essentiellement le projet de John A. Macdonald. Paradoxalement, c'est raciste de vouloir faire disparaître les réserves. C'est nier l'existence des Nations autochtones et leur souveraineté sur leurs territoires.

    Il y a des commentateurs qui confondent la discrimination systémique à celle institutionnelle. Le racisme envers madame Joyce Echaquan est individuel. Je serais fort étonné que les règlements de l'hôpital permettent de traiter différemment les autochtones. Si c'était le cas, on parlerait de discrimination institutionnelle. Par contre, cet hôpital a été dénoncé lors de la commission Viens et rien ne semble avoir changé. On peut donc parler de discrimination ou de racisme systémique puisque la direction était au courant des agissements scandaleux de certaines personnes et qu'elle ne semble pas avoir bougé le petit doigt pour tenter d'y remédier. C'est exactement cela le racisme systémique : fermer les yeux devant des comportements discriminatoires.

    • Léonce Naud - Abonné 2 octobre 2020 18 h 28

      M. Langlois : Je défie quiconque, vous-même tout comme les auteurs du rapport Viens ou Ghislain Picard, de répondre aux deux questions suivantes :

      Selon la Loi fédérale sur les Indiens, une personne acquiert-elle le Statut légal Autochtone à sa fécondation ou bien à sa naissance ? Avant sa fécondation, une personne n’existe pas. Après sa mort, une personne n’existe plus. Au Canada, le Statut légal autochtone apparaît donc à un moment précis de la vie, entre la fécondation et la mort. Quel est ce moment précis ?

      Enfin, si le Statut légal autochtone ne procède PAS de la composition chimique ou biologique de quelque mystérieux fluide lors de la fécondation, par quel miracle ce Statut légal prend-il force à la naissance ?
      J'attends votre réponse.

  • Pierre Jasmin - Abonné 1 octobre 2020 15 h 35

    Merci, madame Chouinard, de faire mentir mon article d'hier soir

    L'article reprochait au Devoir comme institution son manque d'engagement anti-raciste: http://www.artistespourlapaix.org/?p=19315

  • François Beaulé - Inscrit 1 octobre 2020 19 h 30

    La dimension médicale

    Il y a de toute évidence une dimension raciste dans les propos et dans la décision d'injecter une forte dose de morphine par l'infirmière. Elle a fait cela pour ne plus entendre la patiente se plaindre. Celle-ci avait aussi été admise à l'urgence du même hôpital le 25 août dernier, selon le Journal de Montréal, souffrant des mêmes symptômes que dans les derniers jours de sa vie.

    Mais où est le médecin dans cette tragédie ? Ce ne sont pas des infirmières qui font les diagnostics, ce sont des médecins. Qui est le médecin qui a vu la victime au mois d'août ? Qui est le médecin qui l'a vu ces derniers jours ? Quelle indication a-t-il donné au personnel relativement au mal dont souffrait la dame ?

    L'infirmière a été congédiée. Puis une préposée l'a été à son tour. Qu'est-ce qui les empêche maintenant de se faire engager ailleurs ? Leurs noms n'ont pas été rendu publics. Et il reste une personne importante dont il faut questionner le rôle même s'il n'était pas présent lors du décès. Le médecin qui a ausculté la patiente. Ce sont les médecins qui commandent dans un hôpital.