Le sport se donne une voix

Le monde du sport professionnel ne sera jamais plus le même après le boycottage provisoire des séries éliminatoires par 12 équipes de la Ligue nationale de basket-ball (NBA), en réaction à une nouvelle bavure policière qui a laissé un père du Wisconsin, Jacob Blake, partiellement paralysé après avoir reçu 7 balles dans le dos. D’autres ligues ont suivi : le base-ball, le basket-ball féminin, le soccer, le hockey et le tennis professionnel (sous la pression de la Japonaise Naomi Osaka) ont marqué un temps d’arrêt pour exprimer leur ras-le-bol du racisme et de la brutalité policière que subissent les Afro-Américains.

« Nous demandons le changement. On en a marre », a gazouillé le joueur vedette de la NBA, LeBron James. L’intervention policière qui a failli tuer Blake s’ajoute au meurtre de George Floyd à Minneapolis, étouffé par un policier qui s’est agenouillé sur son cou pendant neuf minutes de cruauté, sous le regard complice de ses trois collègues. Sans compter la mort de Breonna Taylor, abattue dans sa propre résidence par des policiers de Louisville. Et la liste s’allonge jusqu’à en donner la nausée. Ils ont raison d’en avoir marre.

Depuis l’émergence du mouvement Black Lives Matter, en 2013, les Afro-Américains ont crié leur colère, nommé l’injustice et revendiqué leur droit à l’équité de traitement par la police et la justice. Le changement ne vient pas, et ce n’est pas seulement parce que le président Donald Trump voit « des gens bien » dans l’extrême droite ou les mouvements complotistes. La police américaine est incapable de dompter la bête du profilage racial et du racisme systémique qui sommeille au fond de l’organisation. Son grondement sourd, mais persistant nous renvoie l’écho des temps ségrégationnistes.

La volonté de changement existe, comme en témoignent les sorties remarquées de maires et de chefs de police ayant exprimé leur dégoût devant les gestes de brutalité policière. La police américaine est une organisation sclérosée, marquée par un corporatisme défensif. Sa capacité de changement et d’évolution n’est tout simplement pas à la hauteur des attentes de ceux et celles qui, à force de vivre d’un espoir déçu à un autre deuil collectif, en arrivent au point de rupture.


 
 

Sur les conseils de l’ex-président Obama, les joueurs de la NBA ont repris les matchs samedi, après avoir envisagé l’annulation de la saison au grand complet. La NBA est une organisation à part dans sa détermination à obtenir la justice sociale. Elle a donné le ton dans le mouvement de grève qui a gagné les rangs de la Ligue majeure de base-ball (MLB), de la Ligue majeure de soccer (MLS) et de la Ligue nationale de hockey (LNH), quoique tardivement.

Jamais le sport professionnel n’avait connu une vague de solidarité d’une telle ampleur. L’excellent Ray Lalonde, chroniqueur à 98,5, a souligné le caractère « inimaginable » de ce mouvement de solidarité qui s’est emballé en 36 heures à peine, après l’arrestation insensée de Jacob Blake, criblé de balles par les policiers, sous les yeux horrifiés de ses enfants.

Le sport professionnel ne nous a pas habitués à pareille démonstration de solidarité envers les opprimés. Il y a bien eu le refus de Mohamed Ali d’accepter sa conscription pour la guerre au Vietnam, en 1967, un geste qui lui vaudra la perte de son titre de champion des poids lourds et une interdiction de boxer pendant plus de trois ans. Il y a bien eu le poing ganté de noir brandi par John Carlos et Tommie Smith, en appui aux Black Panthers, sur le podium des Jeux de Mexico, en 1968, ce qui leur vaudra l’expulsion des Jeux. Mais un mouvement de cette importance ?

L’histoire de Colin Kaepernick offre la comparaison la plus proche. Lors de la saison 2016 de la Ligue nationale de football (NFL), le quart-arrière des 49ers de San Francisco a posé le genou au sol durant l’hymne national pour protester contre la brutalité policière et le racisme, suscitant l’opprobre du futur président Trump et de la droite patriotique. Au plus fort du mouvement, 25 joueurs de différentes équipes ont rejoint l’initiative de Kaepernick. Depuis, aucune des 32 équipes de la NFL n’a voulu donner un poste à cet athlète parmi les plus talentueux de sa génération. Il a réglé à l’amiable une poursuite pour collusion à son encontre qui visait la NFL et les propriétaires d’équipes.

La NFL n’a encore rien compris à ce mouvement de justice sociale, contrairement à la NBA. La reprise du basket-ball s’accompagne d’une série de mesures visant à accélérer la marche vers le changement. Un comité sur la justice sociale sera mis sur pied entre la ligue et les joueurs, afin d’encourager la participation aux élections, la réforme du droit criminel et la justice sociale. Des arénas seront même convertis en bureau de scrutin pour l’élection présidentielle de novembre.

Nul ne peut prédire leurs chances de succès, mais les sportifs professionnels ont tracé une ligne dans le sable cette semaine, à l’initiative des joueurs de la NBA. Une voix collective puissante s’ajoute au débat.

9 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 31 août 2020 08 h 22

    Non, c’est la corruption cher Watson

    Misère, tout simplement misère. Si les joueurs de la NBA ont marqué un temps d’arrêt pour protester dans leur saison écourtée par un problème bien plus grave, la pandémie, c’est qu’ils ne perdent aucun argent dans l’échange. Idem pour les propriétaires. Avec cette saison inusitée qui n’est jouée que pour remplir les coffres des joueurs et des propriétaires de la NBA, il faudrait se garder une petite gêne. LeBron James, celui qui a initié cette vague de protestation, est presque un milliardaire ou le sera très bientôt. Disons poliment que le sport, oui à courir après un ballon, l’a rendu très riche. C’est la même histoire pour tous les autres joueurs de la NBA ou le salaire moyen frisait les 6,3 millions en 2019. On pourrait dire de même pour le hockey, le base-ball et ainsi de suite. Personne ne perd rien dans l’échange et ils se donnent tous une bonne conscience. En parlant de discrimination, le hockey et la LNH ont toujours été tributaires des formes les plus abjectes dans leur sport respectif.

    Pour le joueur de football, Colin Kaepernick, celui-ci a eu cette brillante idée de mettre le genou par terre lors de l’hymne national américain parce que sa carrière était boiteuse et la porte de sortie se dessinait très bientôt pour lui avec son salaire astronomique de 17,5 million par année. Il n’avait jamais pensé que sa petite fugue le sortirait du football à tout jamais et adieu à ses millions. Tout comme les joueurs de la NBA, il ne vivait pas dans un ghetto, mais plutôt dans une de ces communautés murées de millionnaires avec les Blancs.

    Oui, la police américaine est incapable de dompter la bête de la discrimination et de la misogynie qui sommeille au sein de tous ses membres. Mais on dira ce qu’on voudra, mais le plus gros problème de toutes les forces policières, et ceci partout, c’est la corruption d’où découle la discrimination. Ce pouvoir presque absolu couplé avec l’argent est la recette de cette corruption endémique et systémique.

    • Bernard Plante - Abonné 31 août 2020 11 h 28

      Réduire le mouvement observé au salaire des joueurs les mieux nantis est un argument facile et fallacieux M. Dionne.

      Avez-vous lu les trois exigences inédites obtenues au sortir de la négociation? (Voir https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/584994/les-series-de-la-nba-reprennent-le-combat-contre-le-racisme-s-intensifie)

      Pour la première fois de l'histoire les propriétaires d'équipes, la ligue et les joueurs ont fait front commun pour mettre en place des mesures qui permettront aux américains moins nantis d'exercer leur droit de vote dans des endroits sécuritaires. Malgré ce que vous semblez croire, même des milllionaires sont capables de faire avancer les choses.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 31 août 2020 13 h 36

      Avant de partir ce week-end, j'ai signalé au lectorat du Devoir une vidéo de l'intellectuel Dinesh D'Souza qui soulignait la danger de la polarisation en montrant particulièrement le caractère ignoble et antidémocratique des militants de gauche qui molestaient les participants à la convention républicaine. Voici la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=jfu1-zj294Q

      Évidemment, j'ai écorché l'éditorial que je trouvais particulièrement tordu, car on ignore la violence des groupes opposés à Trump ou encore celle de BLM. Encore et toujours le double standard. Au retour, j'apprends qu'on a renversé une statue ici, mais dans mon commentaire, je rappelais qu'une statue renversée en Virginie avait laissé une victime handicapée. Je parle constamment des violences à Portland et de Chop. Souvent ça ne passe pas le test de la modération et voilà que l'avertissement de Disnesh se concrétisait en temps réel avec un homme abattu.

      Évidemment, dans le débat du week-end, personne ne pourra faire le lien, puisqu'encore une fois, le commentaire problématique n'a pas été publié. Le récit selon lequel (voir la caricature du jour) Trump est un incendiaire raciste, voire suprémaciste n'est jamais contrebalancé par une couverture honnête des faits.

      Voilà qu'on nous fait l'éloge de la NBA. Je constate que même la direction ignore la violence qui entoure le mouvement de Black Lives Matter. Cela fait en sorte que les opinions le moindrement dérangeantes sont considérées comme suspectes, mais ça ne fait que rendre plus opaque la bulle dans laquelle les gens s'enferment.

      J'ai dû prendre 1/2 heure pour parler à des amis du Russiagate qui étaient convaincus que c'était vrai. J'ai aussi dû présenter une vidéo de Rob Smith pour que l'on me croie au sujet de la violence des émeutes. Après, les gens ont convenu que leur perception des États-Unis était peut-être faussée. OK pour un éditorial sur la NBA, mais à la condition d'informer véritablement pour le reste.

    • Françoise Labelle - Abonnée 31 août 2020 15 h 26

      La discrimination découle de la corruption, mon cher Holmes?

      Plus on est riche plus on est raciste? Comme Bezos, adopté par un immigrant cubain, Gates qui laisse mourir les africains pour jouer au golf, par exemple? LeBron James serait sur le point dedevenir milliardaire et donc raciste? Quelle déduction trop élémentaire nous offrez-vous là!

      En ce qui concerne les riches héritiers milliardaires plutôt que ces «self made» milliardaires, vous avez peut-être raison, mon cher Sherlock.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 août 2020 17 h 59

      Chère Mme Labelle,

      C’est comme prendre des bonbons de la main d’un enfant. Ces « self made » milliardaires comme vous dites, ne paient aucun impôt, taxe ou tarif et ont contribué à la délocalisation de millions d’emplois américains vers des pays du tiers monde. Bezos, Gates, Zuckerberg, Apple et Google subventionnent Wall Street et l’establishment démocrate. Bezos, est officiellement l’homme le plus riche du monde avec ses 171 milliards. Gates, le 2e homme avec ses 110 milliards, et pour ne payer aucun impôt aux USA, il envoie de l’argent en Afrique. Bon, vous ajoutez Zuckerberg, et les milliardaires de Google et Apple, vous savez les GAFA, et à eux seuls, ils représentent plus de 5% de toute l’économie mondiale.

      Surtout, ne venez pas pleurer le 3 novembre 2020 lorsque Donald Trump sera réélu pour un 2e mandat. Michael Moore, vous savez celui qui avait averti la gauche américaine à la dernière élection que Trump allait gagner, eh bien, il vient de réitérer son message cette semaine. Selon lui, « le Donald » se dirige vers une victoire encore plus confortable que celle de 2016. Joe Biden ne fait vraiment pas le poids. Il faudra un jour qu’il sorte de son sous-sol. Et attention aux débats, Biden va prendre toute une « débarque » s’il se présente.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 août 2020 21 h 42

      Cher M. Plante, dire que les propriétaires d'équipes, la ligue et les joueurs ont fait front commun pour mettre en place des mesures qui permettront aux américains moins nantis d'exercer leur droit de vote dans des endroits sécuritaires, ne veut absolument rien dire. Est-ce que plus de gens iront voter? On peut en douter très fort. Les vedettes, lorsqu'ils se mêlent de politique, eh bien, personne ne les écoute. Vous savez, ces gens-là engrangent des milliards pour jouer des jeux d'enfants afin de divertir.

      Ceci dit, vous semblez ne pas connaître les États-Unis. Ne trouvez-vous pas tragique que pour un Afro-Américain, il ne pense qu'à pratiquer un sport professionnel pour s'en sortir? Dans les ligues mineures, que ce soit dans le basketball, le baseball et surtout le football, il y a souvent une proportion de 90% d'Afro-Américains qui s'adonnent à ces sports contre seulement 10% de Blancs passée le secondaire? N'est-ce pas tragique de voir que cette population ne considère pas l'école comme importante pour leur futur? Pourquoi donc que la plupart qui vont aux excellentes universités américaines avec des frais de scolarité gratuits ne font absolument rien de leur chance inouïe d'aller chercher une éducation de qualité? Vous savez combien il en coûte pour les étudiants ordinaires et cela, s’ils se font accepter? Pour l’Université d’Ohio, c’est 32 000$ américains par année. Notre-Dame, 55 500$, Alabama, 30 000$, Southern California, 58 000$. Au lieu de penser pour un plan de quarante ans, ils réduisent l'équation à seulement quatre ans tout en sortant de ces institutions avec rien de concret. Et vous savez, quelles sont les chances par un joueur d'accéder à un sport professionnel pour décrocher un contrat? 1 sur 10 000?

      Lorsque j’étais en Californie, je demandais aux jeunes de milieux défavorisés ce qu’ils voulaient faire plus tard dans la vie et de façon unanime, ils me répondaient tous en cœur, un joueur de football. Misère.

    • Christian Roy - Abonné 31 août 2020 22 h 17

      "Et attention aux débats, Biden va prendre toute une « débarque » s’il se présente." - M. Dionne.

      Trumpy également: il y aura d'ailleurs un concours de descente de la rampe de l'estrade de Westpoint... à vos marques, prêts... descendez !

      Ainsi que le concours de celui qui peut prendre de son verre À UNE MAIN afin d'avaler une gorgée d'eau sans en laisser tomber une goutte sur sa cravate. Dans le cas de Trumpy, on peut s'attendre à ce que son verre soit plus petit (le Deflategate) que celui de Bidy... à cause du fait que ses doigts sont plus courts.

      Ces deux-là ne font pas le poids devant Mickey Pence... mon nouveau héros. Pence, le seul qui ne dit pas de mensonge. En fait, il ne dit rien.

  • Charles-Étienne Gill - Inscrit 31 août 2020 14 h 35

    Médias et NBA


    Voici une dépêche de l'AFP publiée dans La Presse : « Les images spectaculaires tournent en boucle aux États-Unis du mouvement historique de colère contre le racisme qui dégénère parfois en émeutes, mais aussi d’un adolescent armé accusé d’avoir tué deux personnes la semaine dernière à Kenosha dans le Wisconsin, puis d’un convoi de centaines de véhicules pro-Trump défilant samedi dans le bastion progressiste de Portland, où une personne a été tuée par balles »

    Finalement, les médias conviennent qu'il y a des émeutes et de la violence. Et voici le titre de la dépêche : « Biden accuse Trump d’avoir " fomenté " la violence dans les villes américaines ».

    Donc on ne couvrait pas par exemple, les émeutes de Portland ou les fusillades dans la zone autogérée «CHOP» de Seattle, mais maintenant que les Américains constatent que la stratégie pour faire baisser les appuis au président n'ont pas fonctionné, ce qui était des manifestations pacifiques deviennent des émeutes violentes? Et c'est le fait de Trump?

    Et pourquoi ne pas citer Oregonlive qui a des détails directs sur la victime (conservatrice) de la fusillade de Portland et les conditions par lesquels des militants disaient « j'en ai un »? Voici la source : https://www.oregonlive.com/portland/2020/08/man-fatally-shot-after-pro-trump-caravan-was-patriot-prayer-friend-and-supporter.html

    La dépêche pourrait laisser croire que la fusillade est la conséquence du convoi, voire même qu'une personne du convoi aurait put tuer quelqu'un dans la ville progressiste. Il semble que ça soit tout le contraire, avec le suspect ayant déjà été arrêté pour port d'arme (dans une manif!) qui aurait été justement relâché dans le contexte permissivité de « defund the police ». Son nom est Michael Forest Reinoehl et j'encourage le lectorat à faire ses propres enquêtes.

    Les responsables? Ceux qui absolvent d'emblée les militants BLM ou «antifa» (la NBA), ceux qui ne racontent qu'un côté de l'affaire (les médias).

  • Christian Roy - Abonné 31 août 2020 22 h 05

    Genou(x) au sol

    Plus ça va, ce ne sera plus un genou mais bien deux qu'il faudra poser au sol durant l'hymne national américain. Une petite prière SINCÈRE ne ferait pas de tord avec comme thème: NO JUSTICE NO PEACE, mettons.

    Il existe heureusement une sagesse proprement américaine: La mère de Forest Gump disait: "il n'y a de stupide que la stupidité". À réfléchir tout en se regardant dans le miroir.

    Bidy a condamné aujourd'hui la violence issue de tous les côtés: droite gauche nord sud est ouest.

    Voyons voir comment Mahatma Trumpy traitera la question demain lors de sa très désirée venue en Terre brûlée. En espérant qu'il assumera son rôle présidentiel et non pas Caligulien.