À bout de patience

Dans l’urgence, la communauté internationale et son berger Emmanuel Macron accourent au chevet de Beyrouth. Fort bien. Comme convenu dimanche lors d’une visioconférence à laquelle ont participé une trentaine de pays et d’organisations internationales à l’initiative de la France et des Nations unies, ce sont presque 300 millions $US qui seront distribués en aide médicale et alimentaire, en plus de servir à la remise en état d’hôpitaux et d’écoles. Avec promesse, dans un contexte de corruption endémique, de fournir ces secours d’urgence « directement à la population libanaise, avec un maximum d’efficacité et de transparence ».

Si c’est une promesse dont on peut penser qu’elle sera tenue, l’aide d’urgence ne peut pourtant constituer qu’une première étape, comme les coûts de reconstruction de la capitale à moitié démolie par la double explosion de mardi dernier dans le port de la ville vont se chiffrer en milliards de dollars. La crainte est grande, au demeurant, que la mobilisation internationale s’essouffle rapidement, comme c’est trop souvent le cas en semblables circonstances. Qu’ensuite la communauté internationale finance plus avant la reconstruction d’infrastructures locales et les choses vont forcément se compliquer dans la mesure où il deviendra difficile d’empêcher l’État libanais, c’est-à-dire les clans d’oligarques qui en tiennent lieu, de détourner ces fonds à des fins clientélistes, comme ce fut le cas après la guerre civile de 1975-1990.

Aussi, le défi le plus grand et le plus complexe, celui qui fera foi de tout, est de loin celui de la refondation politique d’un pays atteint depuis longtemps de paralysie et de dysfonctionnement. M. Macron y est allé à ce sujet d’engagements emphatiques ces derniers jours, assurant que le financement de la reconstruction serait conditionné à la mise en œuvre de réformes institutionnelles ; promettant à la population de ne pas faire de « chèque en blanc au gouvernement libanais » ; et s’engageant à travailler à un « nouveau pacte national » destiné à arracher le pays à ses blocages.

Il ne suffira pas pour calmer les esprits que le premier ministre Hassan Diab, découvrant maintenant qu’au Liban « la corruption institutionnalisée était plus forte que l’État », ait annoncé lundi soir la démission de son gouvernement. Les Libanais ne sont pas dupes de ces changements cosmétiques qui ne font que reconduire au pouvoir les mêmes vieilles dynamiques. Pour avoir obtenu la tête du gouvernement de Saad Hariri à l’issue des grandes manifestations de l’automne dernier, les Libanais se sont retrouvés avec un cabinet de « technocrates » où les suspects habituels, écartelés entre leurs loyautés confessionnelles, ont continué de tirer les ficelles et de défendre leurs seuls intérêts. On ne leur refera pas le coup.

En 2015, l’indignation des Libanais face à l’incurie des autorités s’était creusée avec la longue « crise des déchets », alors que le pays croulait sous les ordures. Que vaut un État qui n’est même pas capable de faire ramasser les poubelles ? Elle avait trouvé à s’exprimer l’année suivante avec la percée de militants issus de la société civile aux élections municipales de Beyrouth. Combinée à l’effondrement catastrophique de l’économie au printemps, l’explosion dans le port de Beyrouth de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium a démultiplié le ras-le-bol des gens, pour lesquels cette tragédie est incontestablement liée à la négligence des autorités, ainsi qu’en témoigne le climat d’insurrection qui prévaut à Beyrouth depuis une semaine.

Comment donc cette nécessaire refondation pourra-t-elle s’articuler ? La France étant la puissance coloniale par laquelle l’État libanais a vu le jour au sortir de la Première Guerre mondiale, M. Macron a un rôle à jouer. Mais avec qui conclure ce « nouveau pacte » dont il se fait l’apôtre ? Et en quoi veut-on qu’il consiste ? Comment en finir avec l’opacité d’un régime verrouillé et comment mettre sur pied des institutions qui soient justes et transparentes ? Comment faire du Liban le pays laïque promis, mais jamais réalisé et comment endiguer le pouvoir d’un Hezbollah armé jusqu’aux dents ? Comment faire en sorte que le Liban cesse d’être l’instrument des uns et des autres, ainsi que l’écrit dans Le Monde le dramaturge Wajdi Mouawad : « celui des Iraniens contre les Israéliens, des Israéliens contre les Syriens, des Turcs contre les Européens, des Américains contre les Russes et des Saoudiens contre les Iraniens » ?

Comment, somme toute, transformer un état de fait que la communauté internationale aujourd’hui éplorée laisse après tout pourrir depuis longtemps, toute à ses trafics d’influence et à ses rivalités économiques ? Vaste chantier. À bout de patience, la rue en colère montre le chemin.


 
8 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 11 août 2020 09 h 14

    La patience n’a rien à voir avec un pays fictif

    Bon, pour commencer, des explosions comme celle de Beyrouth, il en pleut au Moyen-Orient même quand ils ne sont pas en guerre. Donc, rien de nouveau sous le soleil. Enfin, c’est une explosion mineure si on compte le nombre de morts pour cette partie du monde. Au moins, ce n’était pas volontaire.

    Ceci dit. Qui dirige véritablement l’ancienne colonie française? Les groupes religieux avec surtout le Hezbollah en tête qui sont le fer de lance de la politique libanaise. Pourquoi l’aide internationale devrait reconstruire un pays qui a été détruit par ces mêmes acteurs? En fait, ce que les groupes sunnites et chiites veulent faire, c’est d’en faire un pays à leur image et la guerre civile n’est pas trop loin. Ce sont les chrétiens encore une fois qui subiront les contrecoups.

    Pardieu, le multiculturalisme qui engendre le communautarisme est responsable des clans d’oligarques religieux et de la corruption qui s’ensuit. Le clientélisme est l’essence même du système politique au Liban. Il ne peut y avoir une refondation politique sans que la majorité, les musulmans, soit comprise dans l’équation. Et eux, tout ce qu’ils veulent, c’est de construire un état à l’image de l’Iran ou de l’Arabie saoudite. L’islamisation est un phénomène courant au Moyen-Orient.

    Et c’est qui qui sont dans la rue présentement? Ces épisodes de démonstrations ne vous rappellent pas la Syrie et de sa dégénérescence vers une guerre civile ouverte? N’est-ce pas identique au printemps arabe et on sait ce qui c’est passé ensuite? Il y a une guerre à venir et à finir avec le Hezbollah soutenu par la Syrie, l’Iran et la Russie d’une part et de l’autre, les Frères musulmans soutenus par nul autre que l’Arabie saoudite. La rue en colère ne montre pas le chemin de la démocratie, mais plutôt celui de la guerre civile qui viendra plus vite qu’on le pense.

    Enfin, c’est ce qui arrive à des entités inventées de toute pièces par les colonialistes. Un Liban laïc est tout simplement ridicule.

    • Marc Levesque - Abonné 11 août 2020 13 h 20

      "Comment faire en sorte que le Liban cesse d’être l’instrument des uns et des autres, ainsi que l’écrit dans Le Monde le dramaturge Wajdi Mouawad : « celui des Iraniens contre les Israéliens, des Israéliens contre les Syriens, des Turcs contre les Européens, des Américains contre les Russes et des Saoudiens contre les Iraniens » ?" -- M. Taillefer

      C'est ce genre d'ingérence externe qui est une des principales causes des dérives économiques et politiques. En réaction, la radicalisation et la polarisation interne des groupes laïques et religieux augmente.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 août 2020 15 h 13

      Non, la radicalisation et la polarisation interne des groupes religieux via le multiculturalisme et le communautarisme étaient bel et bien entamées bien avant l'intervention des pays étrangers. Idem pour les dérives économiques et politiques. Le Liban faisait partie de la Syrie avant l’intervention colonialiste de la France en 1920.

      Le pays de la terre du lait et du miel à tour à tour été dominé par les Perses, les Assyriens, les Grecs, les Romains, les Arméniens, les Grecs byzantins, les Arabes, les Seldjoukides, les Mamelouks, les croisés qui fondèrent Tripoli, l'Empire ottoman et enfin la France. C’est le 22 novembre 1943 que l'idée d'un Pacte national qui visait à consacrer un fonctionnement communautariste du système politique fait son apparition. L'afflux de 120 000 Palestiniens dès 1948 en plus des Accords du Caire et Septembre noir sont responsables de la guerre civile (1975-1990) où se mêleront aspects politiques, religieux et la très sainte corruption. Le pays sera occupé par la Syrie à la suite des accords de Taëf en 1989. Il en résultera le déplacement forcé pour des raisons confessionnelles conduit par les différentes factions libanaises dans le but de diviser le territoire national selon des zones confessionnelles communautaristes. Enfin, jusqu’à présent, ce sera la domination d’un système politique confessionnel et proportionnel qui mènera le Liban vers la catastrophe socio-économique et aux portes, encore une fois, de la guerre civile.

      Oui, au Liban, on parle d’une proportionnelle confessionnelle. « Priceless ».

    • Sylvie Demers - Abonnée 11 août 2020 20 h 22

      Un Liban laïc est tout simplement...une vision de l'esprit,une utopie..."un inaccessible rêve"...exit,terminus..."tout l'monde débarque "...!

    • Marc Levesque - Abonné 11 août 2020 21 h 40

      M. Dionne,

      "à tour à tour été dominé par les Perses, les Assyriens, les Grecs, les Romains, les Arméniens, les Grecs byzantins, les Arabes, les Seldjoukides, les Mamelouks, les croisés qui fondèrent Tripoli, l'Empire ottoman et enfin la France. C’est le 22 novembre 1943 que l'idée d'un Pacte national qui visait à consacrer un fonctionnement communautariste du système politique fait son apparition"

      C'est ce que je disais, l'ingérence en premier. Pour faire plus simple prenez l’Irak et l'installation d'un système politique dysfonctionnel sous la tutelle des Américains.

  • Pierre Bernier - Abonné 11 août 2020 09 h 30

    Communautarisme

    De quoi est porteur le "communautarisme" institutionnalisé ?

  • Michel Lebel - Abonné 11 août 2020 10 h 46

    Une tutelle?

    Devant cette imbroglio hors du commun, une tutelle onusienne serait sans doute la meilleure des solutions. Mais comme pour Haîti, celle-ci ne viendra vraisemblablement pas. La route pour la sécurité et la paix au pays du Cèdre sera donc longue et bien difficile. Mais tout chrétien doit prier pour ce Liban si meurtri.

    M.L.

  • Pierre Fortin - Abonné 11 août 2020 12 h 43

    La colère est souvent mauvaise conseillère


    Selon Mme Lina Murr Nehmé, politologue à l'université de Beyrouth, le gouvernement démissionaire de Hassan Diab était pourtant le plus réformateur qu'ait connu le pays, sans être aucunement responsable du vol et de la corruption qui ont privé le pays de ses ressources depuis 30 ans.

    Depuis son arrivée à l'exécutif, il a établi un plan de redressement, accepté par le FMI, qui visait à éponger les dettes tout en récupérant l'argent volé. Il a ordonné un audit financier complet des comptes publics, assorti de mesures destinées à la récupération des sommes détournées et incluant intérêt et pénalités. Selon la politologue c'est le Parlement qui, depuis cinq semaines, refuse l'audit et bloque le plan de réforme. On comprend aisément la raison d'un tel blocage tant il est difficile de consentir à sa propre inculpation. Et pendant tout ce temps, les problèmes de dévaluation de la monnaie se sont aggravés, entraînant en rafale tous les problèmes d'approvisionnement que commande la vie ordinaire (alimentation, santé ...).

    Si la colère de la population est amplement justifiée, l'aveuglement qui en accompagne les manifestations pourraient faire plus de mal que de bien. Car si Mme Nehmé voit juste, le Liban avait une chance véritable de mettre enfin de l'ordre dans sa gouvernance et de faire cesser sa spoliation. Et c'est peut-être bien avec la démission de ce gouvernement que s'envole sa meilleure chance de redressement si le prochain gouvernement ne poursuit pas la démarche amorcée.