Le patriotisme avant les principes

À l’époque pas si lointaine où les États-Unis dominaient le monde sur à peu près tous les fronts, ses politiciens se faisaient un devoir de légiférer pour protéger des principes à la base d’un capitalisme de bon ton, comme de défendre la concurrence au risque d’y perdre en puissance économique.

On a ainsi adopté des dizaines de lois et règlements de type « antitrust » interdisant la formation de cartels et le contrôle des prix. On est même allé jusqu’à forcer le démantèlement de sociétés dominantes dans leur secteur. Ce fut le cas, par exemple, de Standard Oil, morcelée en plus d’une trentaine d’unités indépendantes en 1911, et de Bell Telephone (Ma Bell), saucissonnée en sept Baby Bells régionales dans les années 1980.

Avec la montée en puissance, en richesse et en arrogance des géants du numérique regroupés sous l’acronyme GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), les pressions se multiplient d’année en année pour un contrôle beaucoup plus serré de leurs activités assorti d’une fiscalité qui profiterait aux régions d’où ces firmes tirent leurs profits. Aux États-Unis mêmes, des élus militent pour briser les quasi-monopoles de Google, Facebook et Amazon sur les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, la vente de publicité et le commerce en ligne.

  

Comparaissant par vidéoconférence la semaine dernière devant un comité du Congrès, les patrons de quatre de ces sociétés ont tenté de convaincre les élus et les téléspectateurs américains que leurs sociétés respectives respectaient non seulement les lois de la concurrence et de la vie privée, mais que leur présence entraînait une baisse des prix en plus de faire travailler des dizaines de milliers d’Américains et de fournir des outils puissants pour améliorer la productivité des entreprises. Ce qui n’est pas faux, mais très incomplet, et c’est pour cela qu’il faut adapter les lois aux problèmes de notre époque.

Les membres du Congrès n’ont donc pas semblé impressionnés, mais si les démocrates ont surtout insisté sur la protection de la vie privée et la position hégémonique des témoins dans leurs secteurs respectifs, les républicains se sont surtout attaqués aux récentes décisions de Facebook de « censurer la droite », pour ne pas dire les racistes et les fausses nouvelles.

Cela dit, à l’exception de quelques élus plus sensibles à l’importance d’une réelle concurrence et du respect des droits des usagers, la majorité des représentants au Congrès restent fermement solidaires de « leurs » entreprises à succès malgré la critique. Et même si le président Trump promet de les mettre au pas après avoir lui-même vu ses fausses nouvelles censurées, il n’en reste pas moins leur plus grand défenseur lorsqu’elles font l’objet de poursuites judiciaires ou fiscales à l’étranger.

Combien de milliards ces multinationales ont-elles pu rapatrier à taux d’imposition réduit grâce à la réforme fiscale de Donald Trump, en 2017 ?

  

Malgré des critiques bien senties, les élus américains sont d’abord soucieux de l’importance pour l’Amérique de maintenir sa domination sur le monde numérique face au concurrent chinois menaçant, tant sur le plan économique que militaire. Si certains démocrates plus à gauche clament leur volonté de contrôle sur ces multinationales toutes-puissantes, on aurait tort de croire que la bataille serait gagnée du seul fait d’une victoire démocrate l’automne prochain.

Pour civiliser les géants américains du numérique très populaires et très actifs sur leur territoire, bien des pays tentent depuis quelques années déjà de négocier un accord au sein de l’OCDE pour un partage plus équitable des revenus. Malheureusement, ces négociations n’aboutissent pas à cause de l’opposition américaine.

Au Canada, le gouvernement de Justin Trudeau a promis d’agir, mais il semble de plus en plus évident que la pandémie lui servira de prétexte pour ne rien faire malgré une crise des médias amplifiée par cette même pandémie. Médias dont le rôle est pourtant plus crucial que jamais dans un monde hanté par les fausses nouvelles et les idées conspirationnistes.

En Australie, au contraire, le gouvernement en place vient tout juste de présenter un projet de loi pour forcer les sociétés numériques à respecter des règles nationales en matière d’accès aux données des usagers, et à s’entendre avec les médias pour le versement de droits d’auteur pour les textes reproduits sur les différentes plateformes. Voilà un exemple à suivre pour les pays qui tiennent encore à leur autonomie, en attendant l’aboutissement souhaité des négociations internationales. M. Guilbeault, ministre du Patrimoine et ex-militant, où êtes-vous ?


 
14 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 5 août 2020 07 h 12

    La concurrence dégénère en monopole

    Ils ont eu beau tenter de ralentir le vieillissement du capitalisme en morcelant quelques monopoles, la dégénérescence de l’état concurrentiel au monopolisme s’est poursuivie. Ils ont eu beau voter des lois et dicter des règlements « antitrust », les rides du capitalisme ont réapparu quelques années suivant le déridage. Maintenant qu’ils ne peuvent plus nier la sénilité du capitalisme, ils réclament qu’il se comporte en apparence comme le gamin attendu du socialisme par lequel la concentration des richesses pour tous remplacera la concentration des richesses en quelques mains. C’est dans leur intérêt d’être agités par ce rêve.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 août 2020 09 h 27

      C'est le libre-échange et la mondialisation qui sont responsables de tout cela. Sans la mondialisation, les GAFA n'existeraient pas. Cette libre circulation des biens, des services et des personnes a contribué à l'essor de multinationales monopolisantes et qui contrôlent littéralement le monde. Apple fabrique ses téléphones en Chine avec sa main-d'oeuvre d'esclaves, a un siège social en Irlande pour éviter l'impôt et les taxes et ensuite revient aux États-Unis pour vendre ses « cossins » à plein prix sans payer de tarifs douaniers. « Priceless ».

      Le capitalisme en soi, n'a rien à voir avec ce résultat, le 1% et les GAFA. Ils pratiquent bien le capitalisme rhénan en Allemagne et les citoyens sont très bien traités.

    • Raynald Blais - Abonné 5 août 2020 12 h 04

      M. Dionne, je suis partiellement en accord avec votre commentaire. En effet le libre-échange et la mondialisation dans le contexte d’un capitalisme entretenu par la concurrence sont en partie responsables de l’accélération de son vieillissement s'ils n'en sont pas des signes. Nous pourrions également ajouter à cette liste de coupables les crises cycliques, vous en conviendrez.

    • Raynald Blais - Abonné 6 août 2020 14 h 03

      Dernière version de ce poème politique

      LA CONCURRENCE DÉGÉNÈRE EN MONOPOLE
      Ils ont eu beau tenter de ralentir son vieillissement en morcelant quelques monopoles, la dégénérescence du capitalisme, de la concurrence au monopolisme, s’est poursuivie.
      Ils ont eu beau voter des lois et dicter des règlements « antitrust », ses rides ont réapparu aussitôt.
      Maintenant qu’ils ne peuvent plus nier sa sénilité, ils réclament qu’il se comporte en apparence comme le gamin attendu du socialisme par lequel l’accumulation des richesses pour tous remplacera la concentration des richesses pour quelques-uns.
      C’est dans leur intérêt de s’agiter pour ce rêve.

  • Françoise Labelle - Abonnée 5 août 2020 07 h 31

    Un modèle décentralisé

    Au-delà de la mesure australienne, plus à court terme, il faudrait peut-être appliquer aux GAFA la suggestion de l'équipe éditoriale à propos de la chinoise Tik Tok, qui équivaut à une décentralisation:
    «On devrait obliger les entreprises chinoises à accepter une gouvernance ouverte de leurs grandes filiales en Occident, y compris des actionnaires locaux, des administrateurs et des dirigeants étrangers dotés d'une réelle autonomie, et des divulgations, le tout contribuant à créer une certaine indépendance vis-à-vis de l'État. Ce n'est pas difficile: des multinationales comme Unilever le font depuis des décennies. TikTok pourrait être un pionnier.»
    «China v America: Trade without trust» 18 juillet 2020

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 août 2020 08 h 20

    Excellent édito

    C'est exactement ce que je pense.

  • Nadia Alexan - Abonnée 5 août 2020 08 h 56

    Nos élus milliardaires font partie du problème.

    Je pense que c'est difficile pour nos élus milliardaires, comme monsieur Morneau, de règlementer les excès de leurs semblables. Rappelez-vous les bateaux de notre ministre de finance, Paul Martin, sous l'administration de Jean Chrétien, qui avait enregistré ses bateaux sous plusieurs drapeaux des paradis fiscaux pour éviter de payer sa juste part d'impôts?
    Pour les milliardaires les principes représentent un oxymore.

  • Gilles Théberge - Abonné 5 août 2020 09 h 07

    Monsieur Guilbeault où êtes-vous demandez-vous ?

    C'est simple, Guilbeault mange son beigne...!

    • Claude Gélinas - Abonné 5 août 2020 11 h 22

      Seul le Ministre du Patrimoine ne peut pas faire de miracles. Il faudrait une volonté politique et la capacité du Gouvernement de résister aux menaces du Président américain qui s'oppose à toute taxation des GAFAM qui en mènent large en imposant leurs conditions et qui sont pourtant contestés par un nombre de plus en plus élevé d'élus américains.

      Un véritable monopole plus puissant que les États, de mauvais ciitoyens corporatifs qui profitent des médias et qui refusent de verser les redevances et de payer les taxes comme toutes les autres entreprises commerciales.

    • Gilles Théberge - Abonné 5 août 2020 17 h 00

      Oui mais Guilbeault est particulièrement silencieux. Ce serait bien de l'entendre vous trouvez pas ?

      Il faut parfois faire preuve de courage dans la vie. Surtout quand on est un politicien.

      Pour le moment, allo le révolutionnaire de Greenpeace...Ha ha ha !