Fragile transparence

Le gouvernement Legault a reculé dans la précipitation après avoir annoncé qu’il publierait désormais les données sur l’évolution de la pandémie sur une base hebdomadaire. « Nous sommes à l’écoute », a dit le nouveau ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé. Le bilan quotidien est donc de retour. Affaire classée ? Pas si vite.

Bien que personne ne soit mort de cette décision malavisée et renversée aussitôt, l’épisode est révélateur de quelques éléments préoccupants dans la stratégie gouvernementale. Le simple fait d’avoir voulu faire un seul bilan hebdomadaire sur la pandémie, à un moment charnière du déconfinement, est pour le moins déroutant. Le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, a affirmé que cette pratique aurait permis d’obtenir « des données plus stables ». Son approche a été critiquée par une flopée d’experts, dont l’épidémiologiste de l’Université de Montréal Benoît Mâsse, pour qui le bilan hebdomadaire aurait rendu impossible l’ajustement des projections et tendances au quotidien. « Nous nous approchons d’une période critique où les effets du déconfinement pourraient apparaître à partir de la mi-juillet : s’il y a une période où [il faut] avoir des données au quotidien, c’est bien celle-là », a-t-il dit.

Et la microbiologiste infectiologue au Centre hospitalier universitaire de Sainte-Justine, Caroline Quach-Thanh, de renchérir : « Dans une ère de données ouvertes, on s’attend à ce que les données recueillies soient publiées en temps réel et publiquement. » Resserrer l’accès aux données entre deux vagues constituait un geste « irresponsable » à ses yeux.

En d’autres mots, il faut craindre la deuxième vague, et non les données brutes qui nous permettront de l’anticiper.

À Québec, les partis d’opposition ont déploré ce manque de transparence, certes passager, du gouvernement. Le porte-parole du Parti québécois en matière de santé, Joël Arseneau, a évoqué une simple vérité qui aurait dû sauter aux yeux du directeur de santé publique et du gouvernement Legault. La publication des chiffres au quotidien contribue « à garder l’esprit de la pandémie présent ». « Le virus est toujours là », dit-il.

Notre bon Dr Arruda était d’autant plus difficile à suivre qu’il s’inquiétait du relâchement des Québécois dans le respect des mesures d’hygiène et de distanciation sociale, et de l’arrivée d’une deuxième vague qu’il juge lui-même inévitable. Il ne suffit pas que les bonzes de la santé publique consultent les données brutes sur une base quotidienne pour contenter la population d’un bilan hebdomadaire. Même si elles ne connaîtront pas de grandes fluctuations dans les prochaines semaines, leur publication permet d’entretenir la vigilance collective et de garder les risques de la COVID-19 présents dans nos esprits. Si cette vigilance se relâche, les bonnes pratiques en matière d’hygiène et de distanciation sociale en souffriront davantage. Le sentiment d’urgence sera progressivement amoindri, et le risque est d’assister dans l’impuissance à une deuxième vague.

De quoi cette modeste controverse sur la publication des données est-elle le nom ? D’une difficulté pour le gouvernement d’accepter la transparence comme une valeur en soi, socle du lien de confiance que la population entretient à l’égard des titulaires de charges publiques. La transparence n’est pas le prolongement amovible d’une stratégie de communication. Le jour où les élus et les bureaucrates qui tiennent le robinet de l’information à moitié ouvert le comprendront, nous aurons une loi sur l’accès à l’information digne de ce nom, un véritable gouvernement ouvert, et la capacité de prendre des décisions éclairées en matière de politiques publiques.

Pour en revenir à la lutte contre la pandémie, elle exigera de la constance des autorités publiques et la responsabilisation individuelle et collective tant et aussi longtemps qu’un vaccin n’aura pas été mis au point. L’accalmie des dernières semaines devrait inciter la santé publique à se repositionner dans son rôle de prévention et à cesser d’agir « à la remorque du virus », pour citer l’épidémiologiste Nimâ Machouf. Celle-ci fait partie d’un groupe qui réclame le port du masque obligatoire dans les transports en commun et les endroits publics où la distanciation est impossible. Nous sommes du même avis. Le volontariat n’a pas produit les effets espérés. Un sondage réalisé par l’Association médicale canadienne révèle que quatre Québécois sur dix ont porté le masque de façon régulière dans les lieux publics durant la pandémie. Ils étaient moins de 27 % à le faire chez les 18 à 34 ans. Le masque ne met pas à l’abri d’un risque de contamination, mais il a l’avantage de protéger les autres.

Les Québécois en ont marre de la distanciation sociale, comme en témoignent les rapprochements observés dans les derniers jours. Le déconfinement et la reprise des activités « normales » devraient se faire avec une touche de prudence. La santé publique devrait statuer sur le port du masque dans les transports collectifs et les lieux publics et présenter d’une manière plus large sa stratégie pour éviter la deuxième vague.


 
18 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 29 juin 2020 04 h 23

    Mais, M. Myles...

    Mais, M. Myles, pourquoi écrivez-vous bursquement cela: "Les Québécois en ont marre de la distanciation sociale, comme en témoignent les rapprochements observés dans les derniers jours. Le déconfinement et la reprise des activités « normales » devraient se faire avec une touche de prudence. La santé publique devrait statuer sur le port du masque dans les transports collectifs et les lieux publics et présenter d’une manière plus large sa stratégie pour éviter la deuxième vague."
    Premièrement, si les québécois en ont ras le pompon, ce n'est pas à cause de la distanciation sociale comme telle. La cause en est les discours contradictoires de MM Legault, Arruda, McCann (et autres instances de ce gouvernement) qui en plus de dire une chose et son contraire dans une même phrase en rajoute dans l'action ou parole incongrue, déplacée du style 1 mètre (au début), puis 2 mètres à la fin... et pour ajouter des folleries au max: "1 mètre si..., 1,5 mètre pour..., 2 mètres pour..., 1,75 mètre pour..., pas de rapprochement car extrêmement dangereux entre..., aucun problème de rapprochement entre..., rappochement dangereux avec des personnes âgées..., et cela continue sur tout... Même histoire d'incurie administrative pour le port des masques... même histoire d'incurie administrative pour les personnes pouvant être infectées... Et certte incurie continue de plus bel... "Je vais mettre le "couvre visage" pour le Métro, si les gens continuent à craindre de le prendre. Uniquement si les gens continuent, et uniquement pour le Métro... (Arruda).

    Allez M. Myles faire un tour chez le Home Depot - Beaubiens. Les deux bras vont vous tomber. En date du 23 juin: aucun personnel n'a de masque, pratiquement aucun client avec un masque (et celui qui en a un se fait regarder de travers par le personnel), les enfants avec des vieux et moins vieux - tous pratiquement les uns par dessus les autres (même chose pour les employés des rayons), aucune "station" de d'insinfectation des mains à l'entrée.

    • Joane Hurens - Abonné 29 juin 2020 11 h 10

      Même situation au Canadian Tire.
      Le gouvernement tente de nous habituer à l’improvisation comme façon de gouverner. Quand les infections reprendront malheureusement, les Québécois trouveront la situation moins drôle. Quant à savoir si une résurgence de cas affecterait la popularité du gouvernement Legault auprès de la population, c’est un mystère. Nous détenons deux championnats: nombre de décès par millions d’habitants et popularité record du chef du gouvernement en place.

    • Louise Collette - Abonnée 29 juin 2020 12 h 40

      Vraiment désolant et, il me semble qu'au lieu de faire comme si tout était terminé il faudrait redoubler de prudence et faire en sorte qu'il ne nous arrive pas ce que l'on constate en Floride, par exemple.

      Pour ma part, je n'en ai pas marre de la distanciation sociale, au contraire, c'est au moins un élément qui me fait plaisir dans cette tragédie, j'ayis... la promiscuité, particulièrement dans les transports collectifs mais bon, pas toujours facile dans le bus et le métro.

      Votre dernier paragraphe fait peur, gros relâchement, et ça va repartir, sûrement. Et il va falloir reculer, ça peut durer longtemps ce cirque.Pas rentable ça.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 29 juin 2020 13 h 31

      " aucun personnel n'a de masque, pratiquement aucun client avec un masque "

      Et pourtant, il y a eut bien de cas de contamination répertorié dans l'ensemble du commerce de détails...

      Si les employés, non-protégés par un masque, travaillant des semaines complètes dans ces lieux relativement rapprocher et où la clientèle non-plus ne porte pas de masque, sont si peu contaminé c'est que le masque n'est de pas grande utilité dans ces endroits.

    • Cyril Dionne - Abonné 29 juin 2020 15 h 05

      Vous avez raison pour Montréal M. Pelletier.

      Bon, ceci dit, pour ceux qui mettent tous leurs œufs dans le même panier pour les masques, voici ce que plusieurs scientifiques américains disaient la semaine passé. Un groupe de chercheurs a publié une lettre qu'ils avaient envoyée à l'Académie nationale des sciences demandant la rétractation d'une étude publiée la semaine précédente (Identifying airborne transmission as the dominant route for the spread of COVID-19) qui montrait que l'utilisation d'un masque était l'intervention la plus efficace pour ralentir la propagation de la COVID-19 à New York.

      https://www.pnas.org/content/early/2020/06/10/2009637117

      Le groupe de scientifiques, des universités de Stanford et Johns Hopkins, a démis cette conclusion et a déclaré qu'elle était faussement vérifiable à plusieurs titres: « Bien que les masques soient presque certainement une mesure de santé publique efficace pour prévenir et ralentir la propagation du SRAS-CoV-2, les allégations présentées dans cette étude sont dangereusement trompeuses et manquent de tout élément de preuve ».

      Ceci dit, Montréal enregistre présentement 1 888 décès par million à l’heure de ce commentaire. Si on juge les Montréalais à partir de ceux qui ont été aperçus aux chutes de Rawdon la semaine passée, disons qu'il y a beaucoup de travail à faire pour expliquer les mesures sanitaires afin que nos covidiots comprennent. Et pensez-vous que ces gens vont s’embêter avec un masque lorsqu’ils s’aventurent à l’extérieur? Bien sûr que non et à moins d’établir une dictature militaire, le port de masque restera inefficace. La seule mesure qui est prouvée durant cette pandémie ou l’immunité après contagion semble ne durer que huit semaines selon une étude et avec aucun vaccin en vue, c’est la distanciation physique et rien d’autre. Le déconfinement a été beaucoup trop rapide et nous nous alignons vers une tempête parfaite. Misère.

  • Serge Pelletier - Abonné 29 juin 2020 04 h 36

    Suite

    Pire M. Myles, le directeur (ou plutôt la personne arguant ce titre) hurle à la police, car semble-t-il le port d'un masque par un client indispose et dérange les employés et les clients...

    Pendant ce temps, le dénommé Arruda pense fort fort... que peut-être pour le Métro, uniquement le Métro... et peut-être pour les autobus... Ben oui, et vous écrivez que : les Québécois en ont marre de la distanciation sociale".

    Souvenez-vous des simagrés d'Arruda ridiculisant le port du masque par les québécois. Québécois tellement idiots qu'ils ne savaient même pas l'enlever... avec Legault qui pouffait de rire de satisfactions, et en appuis à ces simagrés... En pleine télévision.

    Il serait grand temps M. Myles que vous mettiez "la gomme" pour leur taper dessus à ces gestionnaires gouvernementaux (incluant Legault) incompétents en tout.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 29 juin 2020 05 h 25

    Un laisser-aller gouvernemental vers l'anarchie

    Le gouvernement actuel laisse tranquillement l'anarchie s'installer: ses recommandations sur le masque et la distanciation sociale s'avèrent souvent théoriques et non appliquées. Il le sait parfaitement et sa décision de publier seulement une fois par semaine les données dites du coronavirus le manifeste. Son incapacité à effectuer le nombre minimal de test déterminé par la Santé publique participe au même laisser-aller. Il en va de même pour les critiques adressées par le ministre du Travail envers la PCU : sans elle, les personnes économiquement les plus pauvres auraient été forcées de recommencer à travailler, autrement dit à risquer de contaminer autrui, un peu comme ce fut le cas à Montréal Nord. Quoique tardive, autant sa direction fut ferme au début de la pandémie, autant elle est laxiste maintenant. Un gouvernement véritablement démocratique s'occupe de tous ses citoyens, peu important leur âge ou leur place dans la pyramide d'âge, pas juste de l'économie. Comme nous le voyons maintenant aux États-Unis, non seulement le coronavirus ne prend pas de vacances, mais c'est sa période la plus profitable en termes de nombre de personnes contaminées: nous sommes le pays voisin...

  • Richard Lupien - Abonné 29 juin 2020 08 h 39

    L’indécision se répand....

    ....comme le virus. On parle de la deuxième vague, mais quand le mal sera partout M. Arruda se décidera à obliger le port du masque. Ce qui se passe aux USA devrait être un signal d'alarme. Portons le masque en public.

    • Marc Therrien - Abonné 29 juin 2020 14 h 42

      Portons le masque en public et laissons faire la distance physique de 2 mètres comme le font souvent les porteurs de couvre-visage qui pensent que c'est le meilleur moyen de protéger autrui et qui n’ont plus la patience d’attendre, par exemple, que l’un ait fini de choisir ses bananes avant de se servir à leur tour quand il aura terminé. Ce serait bon pour l’économie, mais évidemment, il serait surprenant que le Gouvernement soit transparent au point d’aller jusqu’à proposer de troquer l’abandon de la distanciation physique de 2 mètres contre l’obligation de porter le couvre-visage dans les lieux publics pour favoriser une plus grande affluence de clients dans les commerces.

      Marc Therrien

  • Ghislaine Sauvé - Abonnée 29 juin 2020 09 h 41

    Les tergiversations fatales

    Les propos inopportuns et contradictoires de nos élus depuis le début sur l'utilisation du masque sont à l'origine du farouche débat actuel sur la nécessité de le porter. Comment sortir maintenant de ces positions consolidées et exponentielles. Qui va payer de sa santé pour les erreurs et incompétencesde ceux en qui nous avons mis trop de confiance et d'espoir et qui nous déçoivent à ce point. Il n'est pas aisé de savoir l'origine et de qui exactement relèvent ces déclarations et comportements brouillons.

    G.S.Sauvé