Acheter la paix

Le groupe agrochimique et pharmaceutique Bayer a conclu mercredi une entente qui prévoit le versement de quelque 15 milliards de dollars ayant pour effet direct de mettre fin à 75 % des 125 000 réclamations intentées aux États-Unis par des Américains ayant souffert d’un cancer qu’ils imputent à une surexposition au Roundup, cet herbicide fait à base de glyphosate. La société allemande qui a racheté Monsanto en 2018, avec à sa traîne nombre de poursuites judiciaires, prévoit dans le règlement à l’amiable un dispositif permettant de gérer les risques de poursuites futurs.

Les montants sont si impressionnants qu’ils donnent l’impression d’une victoire, mais qu’on ne s’y trompe pas : celle-ci est en demi-teinte. Bayer poursuivra ses lucratives activités de commercialisation de par les champs du monde. Elle s’évite le tourment des procédures juridiques ternissant son image. Elle achète la paix, littéralement, en refoulant les poursuites éventuelles. Elle n’admet pas la moindre responsabilité car, sur le plan légal, ce règlement n’est en rien un aveu de culpabilité. Elle n’a pas la moindre obligation d’ajouter aux emballages du populaire herbicide un lien de causalité avec le développement d’un cancer. Ce lundi, une cour d’appel en Californie a d’ailleurs annulé un précédent jugement obligeant Monsanto à diffuser le risque de cancer sur les étiquettes de Roundup.

Tout cela laisse donc un goût amer. Dans le sillage de milliers de personnes pouvant espérer une compensation financière bien réelle et qui n’est pas à dénigrer, le véritable soupir de soulagement, c’est Bayer qui le pousse. Une embarrassante saga judiciaire prend fin, et avec elle l’espoir pour le géant de tourner la page. Tout dans ce dossier souffre de l’absence de conclusions claires. Ce dernier chapitre ne fera pas exception à la règle : il ne condamne pas réellement et évite de traiter le fond de la question, mais comme pour d’autres dossiers réglés sous couvert d’entente, on peut quand même espérer que ce premier pas soit perçu comme une rebuffade dans le dossier noir du glyphosate, et qu’il fasse réfléchir les autorités qui en avalisent encore l’utilisation — dont le Canada.

Pour la vaste majorité des requérants, un même profil : une surexposition au glyphosate par le truchement du Roundup au cours de leur vie liée à l’agriculture ; et le développement d’un cancer, pour beaucoup un lymphome non hodgkinien. Une agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé en 2015 le glyphosate comme un cancérigène « probable », ce qui suffit à plusieurs groupes pour demander au Canada de bannir l’homologation du glyphosate et au Québec d’agir de manière ferme pour mieux protéger les agriculteurs des effets néfastes du produit. Il s’agit encore du pesticide le plus utilisé dans le monde avec plus de 800 000 tonnes du désherbant répandues chaque année. Le groupe de pression montréalais Vigilance OGM a lancé la semaine dernière une campagne de sensibilisation sur les effets néfastes possibles du glyphosate en révélant que les deux tiers des 40 cobayes vedettes ayant accepté de faire tester leur urine se retrouvaient avec une présence de l’ingrédient toxique dans leur échantillon.

En 2019, le Canada a accepté de renouveler l’autorisation du glyphosate pour quinze ans, sous de vives protestations, car la précédente homologation semblait avoir été faite à partir d’études manipulées par la compagnie. Voilà d’ailleurs l’un des plus grands vices de régulation autour de ces dossiers pointant la santé et l’environnement : les agences réglementaires effectuent leur analyse en demandant aux entreprises de fournir les résultats de leurs propres études sur leurs propres produits. Ce n’est pas la recherche indépendante qui sert à déterminer si on approuve ou si on renouvelle l’homologation d’un produit, et ce, même si des scientifiques indépendants ont pointé en amont la dangerosité du produit.

Quel impact aura ce jugement sur les cinq actions collectives au Canada ? Les avis divergent, certains y voyant la probabilité qu’un règlement se joue aussi en faveur des plaignants — ce dont Bayer Canada se défend — d’autres refusant d’appliquer ce raisonnement facile. En dehors de ces recours qui panseront les plaies des citoyens malades, c’est vers le politique et la recherche d’organes régulateurs indépendants qu’il faut se tourner pour espérer soit une interdiction en bonne et due forme, soit un contrôle basé sur des données scientifiques probantes.


 
11 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 26 juin 2020 04 h 18

    Outrageant

    Drôle de système qui permet de payer pour ne pas admettre une culpabilité. Sans admettre une culpabilité, Bayer admet que le glyphosate est la cause des maux cancéreux. Il devrait y avoir une réglementation pour limiter son usage drastiquement.

    • Michel Belley - Abonné 27 juin 2020 00 h 15

      L'idée derrière ce règlement, c'est de donner suffisamment d'argent pour que les poursuites cessent. Ça coûte plus cher à Bayer de se défendre contre une pléthore d'avocats que de donner ces 15 milliards... pour acheter la paix!
      Les poursuites aux États-Unis contre les pharmas et les autres compagnies sont une mine d'or pour les avocats.

  • Richard Lupien - Abonné 26 juin 2020 07 h 21

    N’oublions pas....

    ......nous vivons dans " le meilleur pays du monde ", le gouvernement de ce pays pensent d'abord à ses citoyens. Depuis trois mois son premier ministre nous le répète presque quotidiennement. Il veut que les canadiens et les canadiennes cessent de mourir de la covid. Mais le cancer causé par le glyphosate?
    Et il va nous le répéter encore jusqu’à ce que la promesse faite à Mosento arrive à échéance. Réjouissons-nous, 15 ans, c'est pas si long que ça.

    Richard Lupien

  • Claude Gélinas - Abonné 26 juin 2020 08 h 39

    Laxisme dans le bannissement du Roundup

    Comment expliquer ce laxisme du Gouvernement canadien de s'en remettre aux analyses des producteurs pour décider durant 15 ans de la non nocivité de ce produit condamné par l'OMS.. Curieuse façon mais surtout beaucoup de lâcheté, de mollesse et de complicité du Canada avec les producteurs dans la défense des consommateurs.

    Incohérence paradoxale de Bayer qui versera 15 Milliards en indemnité mais refuse de reconnaître sa responsabilit et continuera à vendre ce produit dans des pays peu soucieux de la santé de leur population notamment dans plusieurs pays d'Afrique.

    Et sur ce 15 Milliards d'indemnité découlant du recours collectif 45 %e seront versés aux procureurs américains alors que les victimes recevront environ 100 000 $. Pourtant à la suite d'une poursuite individuelle un culitivateur s'est vu octroyé en appel plus de 100 Millions.

  • Michel Belley - Abonné 26 juin 2020 08 h 42

    Agricultural health study: Aucun effet cancérigène lié au glyphosate

    L'étude épidémiologique la plus complète, sur plus de 50000 agriculteurs suivis pendant 25 ans (et qui se poursuit) ne démontre aucun lien entre le glyphosate et le cancer. Cette étude est indépendante de Monsanto, et c'est la meilleure étude sur ce sujet. https://aghealth.nih.gov/

    Prétendre que le glyphosate cause des cancers, c'est payant pour les avocats et pour ceux qui ont un cancer. En cour, devant jury, les données scientifiques sont rejetées ou mises de côté par les jurés au profit des pauvres gens qui ont des cancers. C'est lorsqu'il y a appel que Monsanto, ou Bayer, gagne leur cause.

    • Hélène Paulette - Abonnée 26 juin 2020 10 h 17

      Je pense que vous avez mal lu l'étude, qui relève quand même un certain lien avec le cancer même s'il est plus bas que dans la populaton en général qui s'expliquerait par les moyens de protection utilisés à la ferme.

    • Bernard Plante - Abonné 26 juin 2020 10 h 48

      Les études supposément indépendantes de Monsanto sont souvent produites par Intertek Canada. Cette firme produit des études commanditées, payées par les compagnies pour valider sous une apparence d'étude scientifique leur point de vue. Alors on peut s'obstiner longtemps sur la validité ou non des études qui se contredisent.

      Je préfère donc me rabattre sur l'observation des faits. Si le Round Up n'a pas d'influence sur le cancer, comment explique-t-on qu'un nombre aussi élevé d'agriculteurs développent un cancer du même type? Par magie? Pas parce qu'ils ont tous été exposés au même produit créant à répétition les mêmes conséquences?

      Comment explique-t-on que les oiseaux passereaux vivant dans les champs aient connu un taux de disparition entre 85% et 95% depuis 30 ans? Que des ruches entières de milliers d'abeilles meurent parfois subitement de convulsion suite à des épandages?

      Peu importe les études et les nombreux lobbyistes payés pour nous convaincre que tout va bien, l'observation des faits mène à une seule conclusion: Un poison qui rend malade ou tue tous ceux qui s'en approche parsème les champs. Et le produit le plus répandu dans les champs est le Round Up. À nous de conclure.

    • Richard Lupien - Abonné 26 juin 2020 11 h 03

      @ monsieur Belley,
      Pour simplement prouver à vous-même et à vos proches que vous avez entièrement et absolument raison, pourquoi ne prendriez vous pas un quart de cuillère de glyphosate quotidiennement?

      Richard Lupien

    • André Labelle - Abonné 26 juin 2020 14 h 38

      Et c'est pour ces raisons que vous évoquez, que les défenseurs acceptent de payer 15 milliards de dollars ? Soyez sérieux M. Belly !
      « Les grands hommes appellent honte le fait de perdre et non celui de tromper pour gagner. »
      [Nicolas Machiavel]

    • Michel Belley - Abonné 27 juin 2020 00 h 09

      Concernant le lymphome non-hodgkinien et le glyphosate, le Dr Schwartz, de l'université McGill, donne une bonne analyse ici: https://www.mcgill.ca/oss/article/environment/glyphosate-trial
      Il rapporte aussi qu'avec les semences transgéniques, le glyphosate est utilisé de plus en plus et en plus grandes quantités, mais que ça n'a pas donné davantage de cancers chez les cultivateurs.

      Dans l'agricultural health study (AHS, 2019), il n'y a pas de lien entre le glyphosate et le lymphome non-hodgkinien (NHL) pour lequel Monsanto a été poursuivi. "We did not observe an association between risk of NHL (non-hodgikinien lymphoma) overall and ever use of glyphosate, a broad-spectrum herbicide used in agriculture and other settings. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6857760/pdf/dyz017.pdf

      Par contre, il y a une légère augmentation d'un autre lymphome (diffuse large B-cell lymphoma), avec un risque de 1.36 (95% CI, 1.00-1.85), ce qui est à la limite du "statistiquement significatif"... Une augmentation aussi faible peut difficilement être mesurée de façon précise et est aussi souvent difficile à confirmer par d'autres études épidémiologiques. Des facteurs confondant peuvent aussi être en cause, parce que les agriculteurs utilisent différents herbicides et pesticides.

      Finalement, même avec tous les pesticides que les cultivateurs utilisent, ils ont moins de cancers que la population en général: "Overall rates of cancer in the AHS remain lower than in the general population, especially cancers of the oral cavity, pancreas and lung." https://aghealth.nih.gov/news/2019.html

  • Yves Corbeil - Inscrit 26 juin 2020 09 h 15

    Bayers

    La pharmaceutique qui soignent et qui tue avec l'aval de plusieurs gouvernements, si il y a encore des sceptiques sur le pouvoir des lobbyistes sur nos gouvernements, je ne sais pas ce que ça prends de plus que tous ces dossiers se rapportant à Monsato, racheter par Bayers, la mère de l'aspirine qui prenait soins des gens prends maintenant soins de nos dirigeants. Soulagement également de tous ces gouvernements qui permettent l'utilisation sur leurs territoires sans avoir fait de tests, bravo les champions et si ça se complique, vous pourez toujours mettre ça sur le dos de Trump.