Occasion ratée

Le premier des deux débats où s’affrontaient les quatre candidats à la direction du Parti conservateur — Peter MacKay et Erin O’Toole, les deux meneurs, ainsi que Leslyn Lewis et Derek Sloan — s’est déroulé mercredi en français. Si l’objectif était de rallier les électeurs québécois et acadiens, c’est complètement raté. C’était un véritable supplice pour les oreilles, tant pour les échanges criards que pour cette langue écorchée, martyrisée, souvent incompréhensible, qui ne pouvait malheureusement pas répliquer.

Certes, Peter MacKay a amélioré son français — il partait de loin, il faut dire —, et Erin O’Toole, censé détenir une longueur d’avance en la matière sur son principal rival, se débrouillait. Mais les deux autres candidats, qui n’ont fait que lire des fiches, ont bien mal paru. C’était douloureux tant pour les auditeurs, qui, sans doute, se raréfiaient à mesure que le débat avançait, que pour les deux candidats.

Ce qui rendait aussi ce débat insupportable, c’est le fait que le « modérateur » ne modérait rien. Les deux meneurs ont passé une bonne partie du débat à s’égosiller, à s’interrompre et à parler l’un par-dessus l’autre. La stratégie de Peter MacKay consistait manifestement à empêcher cavalièrement son adversaire de se faire entendre, un manque de respect flagrant pour l’auditoire.

Nous sommes en 2020, et le Parti conservateur du Canada (PCC) nous entretient toujours d’avortement : deux des quatre candidats à la direction du Parti conservateur, Leslyn Lewis et Derek Sloan, sont pro-vie. La candidate a répété à trois reprises qu’elle entendait unir « les conservateurs socialistes, fiscaux et libertaires ». Elle voulait évidemment dire « sociaux » plutôt que socialistes.

Derek Sloan est apparu comme l’extraterrestre dans une publicité pour une application d’apprentissage des langues. Extraterrestre aussi sur le plan politique, du moins au Québec, il est un fidèle de l’Église adventiste du septième jour, invention américaine du XIXe siècle ; il milite pour la réouverture du débat sur l’avortement, le retrait du Canada de l’Accord de Paris sur les changements climatiques et le rejet de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Pour lui, la loi 21 sur la laïcité est éminemment raciste.

Le débat en anglais de jeudi offrait tout un contraste. Civilisé, discipliné, respectueux des droits de parole, le débat a évité de sombrer dans la cacophonie de la veille. Il faut dire que l’ancienne ministre Lisa Raitt, qui a la tête sur les épaules, avait prévenu les candidats qu’elle veillerait au grain.

Dans cette course, Peter MacKay apparaît comme l’archétype du red tory, au centre droit sur les questions sociales et responsable fiscalement, comme le veut l’étiquette. Ce n’est guère original, mais cela s’accorde parfaitement à la fadeur du candidat.

Erin O’Toole se présente comme le « vrai bleu », avec un accent sur la loi et l’ordre. Sa plate-forme, la plus étoffée des quatre candidats, comporte un chapitre sur la nation québécoise, alors que Peter MacKay ne dit mot sur ce sujet. Erin O’Toole va d’ailleurs assez loin pour un aspirant premier ministre canadien : maintien du nombre d’élus du Québec à la Chambre des communes indépendamment de son poids démographique (un engagement qui semble impossible à tenir), accroissement de l’autonomie du Québec, en immigration mais aussi en vertu de nouvelles ententes administratives, limitation du pouvoir fédéral de dépenser et versement sans conditions des transferts fédéraux liés aux programmes sociaux.

Comme il croit avoir besoin d’un second tour pour l’emporter, Erin O’Toole s’évertue à courtiser les conservateurs sociaux et la droite religieuse. Sa position ambiguë sur le droit à l’avortement — poussé dans les câbles, il s’est finalement dit pro-choix — en témoigne.

Mais sur toutes les autres questions, les vues des deux favoris se rejoignent. Leur plan (illusoire) pour lutter contre les changements climatiques : exporter du gaz naturel liquéfié (GNL) pour remplacer les centrales au charbon à l’étranger. Tous les deux mettraient la hache dans le projet canadien de bourse de carbone. Ils défendent l’idée d’un corridor énergétique en vue de la construction de pipelines et de gazoducs qui traverseraient le Québec. Ils abrogeraient le projet C-71 sur les armes d’assaut. Ils se montrent toutefois modérés au sujet du retour à l’équilibre budgétaire.

Quel que soit le candidat qui l’emportera à la fin août, le Parti conservateur proposera aux Québécois un programme pro-pétrole, pro-armes d’assaut et inconséquent quant à la lutte contre les changements climatiques. Il y a sans doute une clientèle pour ce type de plateforme, mais on peut douter qu’elle puisse contribuer à élargir de façon significative la base électorale des conservateurs au Québec.

*Dans une version précédente de ce texte il était écrit que le candidat à la direction du Parti conservateur du Canada, Erin O’Toole, était pro-vie alors qu’il aurait fallu lire qu’il était au contraire pro-choix.


 
12 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 22 juin 2020 08 h 34

    Le Canada est raté monsieur Dutrisac

    Depuis des années que ce pays accumule les ratés car il n'a pas d'âme, c'est juste une mauvaise copie de tous ceux-là qui l'influencent et avec le PM en place, c'est pire que jamais. Un déguisement ambulant.

    • Hermel Cyr - Abonné 23 juin 2020 12 h 08

      Ce qui me reste incompréhensible, c’est que des Québécois francophones présumément de bonne foi veuillent encore se présenter sous cette bannière.

  • Louise Collette - Abonnée 22 juin 2020 08 h 36

    PCC


    De toute évidence les candidats d'envergure ne se bousculent pas au portillon, quelle pitié !
    La médiocrité règne, vraiment vraiment déprimant.
    Triste.

  • Gilles Théberge - Abonné 22 juin 2020 10 h 00

    J'aurais aimé écouter cette farce, histoire de soulager la tension découlant du confinement. Malheureusement je ne l'ai pas captée, et aucun bulletin de nouvelle que j'ai vu n'en a fait état le lendemain même de l'événement...!

    C'est dire à quel point c'est insignifiant et montre que cet accessoire superficiel compte peu dans l'histoire actuelle du "Canada"...

  • William Dufort - Abonné 22 juin 2020 10 h 06

    Je me souviens

    Il y a au Canada anglais un fort mouvement pour balancer la connaissance du français afin de pouvoir accéder à des postes importants en politique et dans le monde judiciaire. Nos amis Anglos trouvent tellement dommage de se priver de grands talents seulement parce qu'ils sont unilingues. Anglophones, bien sûr.

    Cette attitude se manifeste notamment dans les pages de l'auguste Globe and Mail de Toronto où les commentaires dans ce sens sont nombreux et populaires. Il s'agit là de la consquence logique et souhaitée par Pierre E. Trudeau qui, n'ayant jamais accepté la notion de "Deux peuples fondateurs"du Canada, nous a imposé le multiculturalisme à sa place. Le français était ainsi réduit à une langue minorité parmi tant d'autres en attendant qu'elle ne disparaisse, ce qui est prévu et maintenant ouvertement souhaité.

    Et ça donne le spectacle désolant que vous avez bien décrit. C'est de ça que les Québécois doivent se souvenir, d'abord et avant tout.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 22 juin 2020 10 h 07

    J'ai quelque chose de treize (sic) importants à vous dire


    Voilà résumé cette pitoyable mise en scène dont le spectacle ne vaut pas le coût du billet (i.e. du bulletin de vote); parce qu'il faut songer que tous ces pitres vivent à nos crochets.

    Élections, piège à cons: en lice pour devenir premier ministre au prochain scrutin fédéral, nous aurons au choix une coquille vide en pleurs, un roi mage enturbanné et un élu de dieu.

    Je refuse de participer à ce «Freak Show»: je ne vote plus.