Le patrimoine à vau-l’eau

Dans un rapport d’une exceptionnelle sévérité, la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, n’emploie pas le mot « incurie » pour décrire la performance du ministère de la Culture et des Communications (MCC) en matière de préservation et de mise en valeur du patrimoine bâti, mais c’est tout comme.

Le MCC n’a pas défini sa vision du patrimoine immobilier, « à savoir ce que le Québec d’aujourd’hui souhaite connaître et, le cas échéant, transmettre comme reflet de son identité aux générations futures, et comment y parvenir ». Pour appliquer la Loi sur le patrimoine culturel, entrée en vigueur en 2012, le ministère n’a pas de stratégie d’intervention, ne peut ainsi susciter d’adhésion collective et cautionne le laisser-faire de ses partenaires, notamment les municipalités, mais aussi l’État lui-même qui ne fait pas preuve d’exemplarité. Le ministère n’a pas de stratégie de communication pour faire la promotion du patrimoine immobilier « comme outils de revitalisation urbaine ou facteur de développement économique touristique et durable », constate la VG.

Les inventaires que dresse le MCC sont incomplets et il ne les utilise pas pour répertorier des immeubles qui devraient être classés. Il ne dispose tout simplement pas de l’information qui lui permettrait de bien intervenir. Les bâtiments patrimoniaux qui nécessitent d’importants travaux et qui sont à risque ne sont pas inspectés avec la diligence qui s’impose : le suivi de ces immeubles devrait faire partie des activités courantes du MCC, recommande Guylaine Leclerc.

La VG cite la stratégie de sauvegarde de la France, développée depuis 150 ans, qui s’appuie sur trois aspects : la documentation (le quoi), la mise en valeur (le pourquoi) et le projet (le comment). Non seulement il faut s’acquitter du classement des bâtiments, mais il faut leur trouver un usage afin de les intégrer au milieu. Or, signale la VG, dans 80 % des évaluations en vue d’un classement, les enjeux touchant la protection et de la mise en valeur du bien ne sont pas abordés. Bref, on ne se soucie pas de prévoir à quoi les bâtiments vont servir. Résultat : des bâtiments demeurent inoccupés et se dégradent.

La lenteur de la procédure de classement — dans 40 % des cas il aura fallu plus de cinq ans pour qu’elle aboutisse — livre les bâtiments à des risques de dégradation. En outre, le MCC n’apporte pas un soutien approprié aux propriétaires de bâtiments. Le gouvernement caquiste a annoncé un nouveau programme en décembre 2019, basé sur des ententes avec les municipalités. Mais il demeure modeste et dépend du bon vouloir d’élus municipaux qui, trop souvent, préfèrent les condos clinquants aux beaux bâtiments d’antan.

Dans son rapport, la VG met le doigt sur un problème central : La Loi sur le patrimoine culturel accorde d’importants pouvoirs aux municipalités en matière de patrimoine bâti mais n’impose aucune obligation. Comme elles dépendent avant tout de l’impôt foncier, elles peuvent être enclines à autoriser la démolition d’un immeuble pour les remplacer pas un bâtiment qui génère plus de taxes foncières. Le MCC refuse de protéger les bâtiments qui ne présentent pas un « intérêt national », une notion qui est d’ailleurs mal définie. C’est aux municipalités de protéger des bâtiments dont l’intérêt est jugé local ou régional, mais qui, souvent, constituent des ensembles et la trame des vieux quartiers de plusieurs villes ou villages. Une majorité de municipalités, sondées par la VG, estiment qu’elles ne possèdent pas une expertise suffisante en patrimoine immobilier et que les programmes de subventions du MCC sont inefficaces.

Réagissant au rapport, la ministre Nathalie Roy a soutenu que le rapport de la VG ne visait que les gouvernements précédents. « On répare les pots cassés des administrations précédentes », a-t-elle avancé. Or, en matière de patrimoine, on ne peut pas réparer les pots cassés, un bâtiment ancien qui tombe sous le pic des démolisseurs est perdu à tout jamais. L’an dernier seulement, sous sa gouverne, une dizaine d’immeubles patrimoniaux d’intérêt ont été détruits. La ministre n’a rien fait pour préserver les bâtiments de valeur qui ont subi des dommages lors des inondations de l’an dernier en Beauce. On ne l’a pas entendue nous dire quelle était sa vision de la protection et de la mise en valeur en patrimoine immobilier. Elle a dit agir « en catastrophe », au cas par cas, alors que c’est d’une nouvelle stratégie que le Québec a besoin.

Des modifications législatives, d’ailleurs évoquées par le MCC dans sa réponse à la VG, sont nécessaires, notamment pour qu’aux pouvoirs consentis aux municipalités correspondent responsabilités et obligations. La fierté dont parle François Legault passe aussi par une valorisation de notre patrimoine bâti.


 
4 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 4 juin 2020 08 h 04

    Toute maison ancienne fait partie du patrimoine régional!

    En compagnie de quelques gamins de l'époque, les grandes vacances étaient bien occupées, dont les randonnées à vélo qui menaient souvent à nôtre château-fort. Il tombait en ruine après les guerres, dont celle de son ancien propriétaire en lutte contre Jeanne d'Arc, en 1429!
    Grâce à une des associations pour la sauvegarde du patrimoine, le Château de Passy-les-Tours (Nièvre) fait partie depuis peu (2018) des monuments historiques de France. Il est bien ancré chez moi, lui et un autre dans lequel j'ai été à l'école à la fin de la 2e Guerre Mondiale! Bref, leur histoire fut un prélude plus tard à l'histoire de mes ancêtres et à la généalogie!
    Ici, au Québec, le Patrimoine construit est plus récent, mais il constitue une richesse, celle connue des historiens sur le plan local ou national, mais aussi car il perpétue dans l'avenir des us et coutumes qui tendront à disparaître s'il n'est pas protégé! Pire, nous avons des hivers rudes et des étés plus chauds et humides!
    À la retraite de l'enseignement collégial, nous avons mis le cap sur la Gaspésie. Là, avec mon épouse, le «Pourquoi Pas? au sec, après avoir acheté une maison remontant à 1827, les travaux furent colossaux! Reconnue par son histoire, où se mêle la religion (procession), la science (le télégraphe), le service local (bureau de poste), nous l'avons fait revivre! La restauration trop coûteuse, la rénovation a été faite méticuleusement et financièrement sans aide extérieure! Afin de lui apporter un cachet exceptionnel, nous lui avons ajouté un petit arboretum privé la dominant au nord, un verger et un grand potager.
    La sauvegarde du patrimoine québécois ne doit pas seulement reposer que sur l'aide du ministère et de la municipalité! Seul un puissant engagement permet de surmonter sa perte! La CAQ comme les autres gouvernements ne montre aucun intérêt à agir!

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 juin 2020 08 h 08

    Un peuple sans histoire

    Lord Durham l'avait bien vu en 1838 en parlant des Canadiens-Français comme étant un peuple sans histoire. Le gouvernement national de ce peuple, renommé peuple québécois, semble croire la même chose en laissant notre patrimoine historique aller à vau-l'eau. Un peuple sans histoire n'est pas un peuple mais on ne peut certainement pas dire des Québécois qu'ils n'ont pas d'histoire; toutefois, on aime bien l'oblitérer pour ne regarder qu'en avant, pour encourager le développement néo-libéral, sans jamais apprendre du passé.

  • Gilles Théberge - Abonné 4 juin 2020 16 h 00

    C'est bien monsieur Dutrissac, que vous mettiez les pendules à l'heure en mentionnant que « La fierté dont parle François Legault passe aussi par une valorisation de notre patrimoine bâti. »

    Mais on verra bientôt si les bottines suivent les babines...!

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 4 juin 2020 17 h 50

    Le déclin de vinyle qui enjolive dorénavant nos villages…



    … illustre le déclin culturel de la Belle province…

    … Où sans hésitation on a bordé le front de mer de Matane

    avec la réplique du boul. Taschereau