Vingt fois sur le métier

Après s’être cassé les dents l’automne dernier, le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Simon Jolin-Barrette, a présenté une nouvelle version des modifications qu’il souhaite apporter au Programme de l’expérience québécoise (PEQ), la voie rapide réservée aux travailleurs étrangers temporaires et aux étudiants étrangers pour immigrer au Québec. Heureusement pour le ministre, qui a dit avoir consulté intensivement les parties prenantes avant de publier le nouveau règlement, il n’a pas suscité cette fois-ci de tollé.

Ce qui ne tue pas rend plus fort, disait Nietzsche. Après avoir survécu à la tourmente, le jeune ministre a pris bien soin de ne pas répéter les mêmes erreurs, peut-on constater. Le nouveau règlement ne fera pas l’unanimité, surtout chez les nostalgiques qui défendent le laisser-faire libéral en matière d’immigration et considèrent comme inéluctable le fait que l’immigration, à hauteur de 85 %, ne profite essentiellement qu’à la grande région de Montréal.

La première version du PEQ présentée l’automne dernier reposait sur une liste de formations imparfaite et tatillonne. Le règlement ne tenait pas compte de la réalité des étudiants étrangers qui occupaient un emploi dans un autre domaine que le champ étroit de leur spécialité. Il ne prévoyait pas de mesures transitoires pour les étudiants qui n’avaient pas terminé leurs études et se retrouvaient, trahis, le bec dans l’eau. Le nouveau règlement corrige ces lacunes : désormais, tous les diplômes universitaires donnent droit au PEQ dans la mesure où le candidat a occupé un emploi à temps complet pendant un an dans un domaine qui requiert une formation équivalente. Les emplois qui exigent peu de qualifications sont désormais exclus. Pour être admissible, un diplômé en science politique pourra travailler comme agent de communication, par exemple, mais pas comme barista ou employé d’entrepôt. Quant aux diplômés en formation professionnelle, dont les programmes d’études sont beaucoup plus courts, ils devront avoir travaillé pendant 24 mois.

Pour ce qui est des travailleurs étrangers temporaires, qui pouvaient se prévaloir du PEQ après un an, ils ne pourront plus le faire qu’après trois ans. Le ministre veut ainsi faire en sorte que les travailleurs étrangers, embauchés par des entreprises hors des grands centres, soient plus enclins à s’établir en région de façon permanente. À l’origine, Simon Jolin-Barrette souhaitait s’entendre avec le gouvernement fédéral pour assortir le statut de résident permanent, accordé par Immigration Canada après la délivrance d’un certificat de sélection du Québec (CSQ), de conditions — la réussite à un examen de français ou l’occupation d’un emploi en région — qui auraient pu, si elles n’étaient remplies, conduire à sa révocation. Ottawa a refusé.

Notons que, tout comme les étudiants, les travailleurs temporaires qui occupent des emplois exigeant peu de qualifications n’auront plus accès au PEQ. Les employeurs qui se plaignent du manque de ce type de main-d’œuvre devront recourir au Programme régulier des travailleurs qualifiés (PRTQ) – Arrima.

L’exigence pour un étudiant étranger, frais émoulu de l’université, d’occuper un emploi pendant un an avant de se prévaloir du PEQ apparaît raisonnable. L’exigence de trois ans à laquelle sont soumis les travailleurs étrangers temporaires pose davantage de problèmes. Ces travailleurs détiennent habituellement un permis de travail dit fermé, c’est-à-dire qu’il est lié à un seul employeur. Cet état de dépendance a conduit à des abus de la part d’employeurs peu scrupuleux. Si le gouvernement Legault veut étendre cette période à trois ans, il devra, à tout le moins, renforcer les droits de ces travailleurs et remédier à leur état de vulnérabilité.

Enfin, il existe toujours un nombre important de CSQ en attente de la résidence permanente octroyée par Ottawa. Il est passé de 46 000 l’an dernier à 38 000 cette année. Avec les seuils d’immigration actuels, il faudra encore trois ans avant d’en venir à bout ; Arrima restera embourbé et contribuera peu à réduire les pénuries de main-d’œuvre. À l’heure actuelle, Arrima ne sélectionne que 14 % de l’immigration économique — volet travailleurs qualifiés —, le reste venant du PEQ. L’afflux de candidats en provenance de cette filière explique la situation, mais aussi la diminution des seuils d’immigration décrétée par le gouvernement caquiste. Et c’est compter sans les effets de la pandémie sur le taux de chômage, qui pourraient inciter le ministre à réduire encore plus ces seuils l’an prochain.


 
2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 1 juin 2020 08 h 36

    Enfin!

    Oui enfin, « tous les diplômes universitaires donnent droit au PEQ dans la mesure où le candidat a occupé un emploi à temps complet pendant un an dans un domaine qui requiert une formation équivalente ». Bonne chance pour ceux qui nous viennent des sciences sociales. Et pour les autres, « Les emplois qui exigent peu de qualifications sont désormais exclus ». D’excellentes nouvelles.

    Ceci dit, « Arrima restera embourbé et contribuera peu à réduire les pénuries de main-d’œuvre ». De quelles pénuries de main-d’œuvre parle-t-on? Les emplois dans les secteurs tertiaires comme la restauration auront disparus et ne sont pas près de revenir. Nous n’avons pas comptabilisé le pourcentage de chômage présentement, mais il risque d’être très haut au Québec, le tout masqué par la PCU qui prend fin bientôt. Pour ceux du secteur des hautes technologies, il y en aura toujours de pénurie pour les quelques emplois puisque le Québec n’est pas un endroit privilégié pour venir s’établir par ceux qui ont les connaissances et les compétences.

  • Clermont Domingue - Abonné 1 juin 2020 12 h 20

    85% de l'immigration profite à Montréal...

    Profiter, jouir,bénéficier, exploiter sont des termes synonymes. Ils expriment l'intention de se servir de l'autre.
    Quand nous faisons venir des étrangers pour nos semailles et nos récoltes, que nous les attachons à un seul employeur, que nous ne leur accordons pas de statut et que nous les faisont travailler douze heures et plus par jour, nous pratiquons une forme d' ESCLAVAGE moderne.
    Quand nous retenons ici de jeunes diplômés (es) venus (es) se former aux frais des leurs.
    Quand notre Premier Ministre prend deux ans avant de donner un salaire décent aux préposés.
    Quand les chefs syndicaux veulent des augmentations en % et non en $ parce qu'eux-mêmes sont au " top ".
    Quand nous voyageons en véhicules récréatifs pendant que des soldates prennent soin de nos vieux, Croyez-vous que tout va bien aller au pays du Québec?

    Depuis cent ans, les immigrants s'établissent à Montréal. Ils forment une société colorée, multiculturelle et multilingue. Leur langue commune est l'anglais. Désormais, sur l'île, ils sont majoritaires. À ceux qui rêvent encore d'indépendance, je dis (it is too late) à moins que l'on accepte de rattacher Montréal à Ottawa...