Le spleen de la pandémie

Depuis qu’ils ont commencé à tranquillement habituer les esprits québécois à la perspective d’un retour prochain à un début de normalité, les responsables politiques de la gestion de crise prennent soin de mentionner que mettre fin au confinement deviendra bientôt en soi une mesure de protection de la santé publique. Oui, tout à fait. Pour faire paravent à la déferlante possible des maux de l’âme.

« Je ne veux pas qu’on se retrouve avec des énormes problèmes de santé mentale dans les prochains mois, là », disait le premier ministre François Legault cette semaine. Le Dr Horacio Arruda a été plus explicite encore : « Le confinement a des effets pervers sur la santé mentale des gens, sur la violence qui peut être faite aux femmes, aux enfants, sur les dépressions. » En somme disait-il, afin d’éviter d’autres drames, la société allait devoir bientôt commencer à mesurer les effets tragiques possibles — et les coûts sociaux — de la quarantaine généralisée sur la population.

Lorsqu’un virus aussi vicieux et destructeur que ce nouveau coronavirus frappe, toute la structure de crise est orientée vers le traitement et le soulagement des maux physiques associés à la maladie : à l’évidence, il fallait d’abord se protéger, puis dépister, puis soigner les malades. L’ensemble des ressources a donc été décliné et détourné pour que dans les hôpitaux on puisse être à même d’accueillir une première vague d’importance. On voit aujourd’hui les effets pervers que cette stratégie de départ a pu avoir ailleurs, notamment dans les résidences pour aînés et les CHSLD. On a assisté aussi à un ressac inattendu et mortel : inquiets de mettre le pied dans les hôpitaux ou même les cliniques, les autres malades — cardiaques, diabétiques, hypertendus — ont souffert en silence, dans des proportions qui inquiètent maintenant les spécialistes, lesquels craignent des complications futures, voire des décès.

D’autres souffrances sont vécues dans l’ombre, le silence et la solitude. Ce sont les souffrances mentales, qui pourraient prendre des proportions importantes compte tenu du contexte d’isolement et d’inquiétude associé à la pandémie. On ne savait pas encore qu’un virus était tapi dans l’ombre que l’Organisation mondiale de la santé estimait que, sur l’ensemble des maladies et troubles affectant les humains, la dépression allait être en 2020 la deuxième cause de maladie et d’incapacité. Au Québec, 20 % des gens seront atteints d’un trouble de santé mentale au cours de leur vie, seulement la moitié d’entre eux portés à consulter pour soigner leur détresse.

L’Association canadienne pour la santé mentale a déjà prévu une augmentation majeure des cas de dépression, de stress post-traumatique, une plus grande vulnérabilité aux dépendances et à la consommation, une recrudescence des troubles anxieux en plus d’une hausse des violences conjugales et familiales. À elle seule, cette énumération donne les bleus. Une première étude menée par des chercheurs canadiens laisse entrevoir que le quart des adultes interrogés souffrent déjà d’un trouble de stress post-traumatique associé au contexte de pandémie.

Dans les urgences, les dernières semaines ont été le théâtre d’une augmentation des arrivées de patients en détresse pour des problèmes de santé mentale. Les experts préviennent que, pour ces âmes fragiles, l’isolement social est un ingrédient explosif. Dans les hôpitaux, des médecins mettent en garde contre l’impact traumatisant d’un séjour aux soins intensifs et d’une intubation prolongée, dont il ne faut pas négliger les empreintes sur la santé mentale. Dans les résidences pour aînés et les CHSLD, on a assisté avec tristesse à des opérations de confinement obligées pour permettre évidemment de contenir la propagation du virus, mais elles ont des effets secondaires dramatiques sur la vie psychologique des personnes aînées, condamnées si elles ont de la chance à une tablette pour communiquer avec leur entourage. Dans les entreprises, le retour au bureau entraînera un lot de nouveaux facteurs d’anxiété chez les employés appelés à travailler dans un nouvel environnement socio-sanitaire.

Une énumération qui ne devrait conclure qu’à un seul remède : celui de prévoir dès maintenant un ajout de ressources et une organisation des services qui tiendront compte de l’augmentation certaine des problématiques de santé mentale. L’accès à la télémédecine est positif, sans l’ombre d’un doute, mais ce sont les plus vulnérables qui écoperont s’ils n’ont pas déjà un suivi. Le gouvernement fédéral a lancé une plateforme foisonnant de ressources et d’activités en ligne, mais c’est une mesure d’atténuation qui ne vise pas les problèmes graves. Les ressources de première ligne doivent sans tarder, avec le support du gouvernement, activer des opérations de dépistage et de traitement dans le champ de la santé mentale si on ne veut pas souffrir un contrecoup trop dramatique.


 
11 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 24 avril 2020 08 h 14

    Qui trop embrasse mal étreint

    Est-ce que les mesures de confinement très drastiques étaient nécessaires au point où les droits fondamentaux des gens étaient sacrifiés sur l'autel de la capacité des hôpitaux ? Ce qu'on peut constater, du moins en milieu de villégiature, c'est que le confinement est défié depuis environ 2 semaines et on peut constater une circulation de plus en plus intense provenant des villes et même d'autres provinces comme l'Ontario. Les fins de semaine, c'est redevenu la ruée vers le chalet, le condo, le AirB&B et autres logements de villégiature.

    Les petits boss, comme le maire de ma ville, ont paniqué et posé des gestes extrêmes, utilisant même la police municipale pour faire peur au monde et empêcher les gens d'aller marcher dans les sentiers en forêt. On se retrouve avec un danger beaucoup plus grand quand des familles avec des poussettes, des cyclistes, des marcheurs, des joggers, des voitures et des camions de livraison se partagent une rue sans trottoirs alors qu'un sentier d'au moins 3m de large longe ladite rue à quelques mètres mais par ordre du conseil, le sentier piétonnier est fermé... L'autorité qui panique perd son autorité et encourage le déconfinement et la désinvolture des gens face aux diktats des petits potentats.

    Il arrive un temps où des mesures extrêmes cessent de fonctionner et la peur (dont on dit qu'elle est souvent mauvaise conseillère) commence à se dissiper. Peut-être que c'est une bonne chose, surtout que c'est uniquement le taux d'immunité naturel (ou par vaccin, ce qui est très aléatoire pour le moment) qui peut faire disparaître une pandémie. Dans le long terme, quand la pandémie aura été jugulée, aura-t-on vraiment sauvé des vies par ces mesures extrêmes ?

    • Cyril Dionne - Abonné 24 avril 2020 09 h 53

      « Dans le long terme, quand la pandémie aura été jugulée, aura-t-on vraiment sauvé des vies par ces mesures extrêmes ? »

      Oui M. Rousseau, elles ont sauvé des vies en autant que le déconfinement ne soit pas trop rapide. On ne peut pas s’exposer au virus sans vaccin pour devenir malade avec une immunité collective inexistante de moins de 10% et ne sachant pas si l’immunité est à longue durée ou seulement passagère. Vous nous parlez de droits fondamentaux, mais celui de ne pas mourir outrepasse tous les autres, n’est-ce pas? De toute façon, la plupart des pays ont pratiqué un eugénisme volontaire ou involontaire sachant for bien que les plus vulnérables allaient écoper. Mais la 2e vague de cet automne risque de rééquilibrer la mise et tous seront visés, les jeunes comme les moins jeunes.

      Maintenant, on nous parle de troubles mentaux. Enfin. Sommes-nous devenus une nation d’enfants rois où seulement quelques contradictions ou épreuves nous font perdre notre sang froid? Passer quelques semaines confinés dans un confort total où la nourriture était abondante et on est dépressif maintenant? Dans la bataille de Stalingrad de la 2 guerre mondiale, plus de 1,2 millions de civils et de militaires sont morts dans des conditions inimaginables qui ont perdurées plus de huit mois.

      Maintenant, l’Organisation mondiale de la santé s’en mêle en disant tout haut sans rire que la dépression va être en 2020 la deuxième cause de maladie et d’incapacité. Misère. Elle était où cette organisation lors de leur infâme tweet du janvier 14 2020 qui nous disait de ne pas s'inquiéter parce que la Chine l’avait informée que le coronavirus n’avait aucun vecteur de contagion interhumaine. C’est ce qui a provoqué son directeur, Tedros Ghebreyesus, de faire les louanges de cette dictature et de son président qui s’est nommé à vie. On nous parle de maladie mentale alors que plus de 29 000 enfants en bas de l’âge de 5 ans dans le monde meurent à tous les jours de causes évitables.

  • François Réal Gosselin - Abonné 24 avril 2020 08 h 44

    L'âge de la crédulité

    La stratégie mise en place pour contrer la maladie était, et demeure, porteuse de sa propre contradiction, de son propre mal. Que nous soyons diplômé universitaire ou déficient mental, l'humain, en général, sera toujours à la remorque de sa crédulité face à certaines affirmations spectaculaires et privé de son libre arbitre. Les contraintes imposées sans distinctions, cette espèce de nivellement absurde par le bas, les ordres et les états d'âme serinés lors de grandes messes médiatiques, ont créé une véritable état de panique collective. C'est de ce état de fait que les gens devront se rétablir, ils devront laisser leur croyance illusoire et faire face à l'étrange réalité... on devait isoler l'aiguille de la botte de foin et non pas isoler la botte de foin de l'aiguille au nom d'une adéquation mathématique.

    • Marc Therrien - Abonné 24 avril 2020 18 h 00

      Parlant de crédulité, il sera intéressant de voir combien de désespérés essaieront de s'injecter du désinfectant suivant l'intervention publique de Donald Trump cet après-midi. Qui sera surpris que la folie provoquée par la Covid-19 atteigne Donald Trump en premier? Je ne sais pas s’il pourra surpasser ce sommet d’insanité absurde.

      Marc Therrien

  • Gilles Théberge - Abonné 24 avril 2020 09 h 52

    Je pense que vous arrivez à point nommé avec votre éditorial.

    Nous sommes revenus du Portugal d'une façon tout à fait rocambolesque le 17 mars, et depuis nous avons été tout à fait confinés chez nous. Mais heureusement, nous sommes deux.

    Il faut dire que nous avons été diagnostiqué atteints de la Covid19 le 22 mars. Et nous sommes demeurés confinés par les jours d'après, pendant 2 semaines. Nous n'avons plus de signes ni de symptômes depuis.

    Commande d'épicerie pas Internet, une amis qui va chercher la commande et qui la dépose à l'entrée, et tout le bazard que vous devinez. Faire appel au bénévolat des gens «valides» pour le moindre besoin... C'est lassant à la longue. On sait que c'est de bonne foi. Ça va pour une fois, deux fois, trois fois mais, ça ne peut pas durer éternellement...

    Mais surtout, depuis tout ce temps nous n'avons «aperçu» nos amis, que de loin. Et nous ne sortons pas.... D'accord Face Time nous est d'une grande utilité. Mais ce n'est pas la même chose que de serrer nos amis et notre famille dans nos bras n'est-ce pas ?

    Bien que convaincus d'être «guéri» et avoir été libéré par les autorités de la santé publique, nous restons avec une certaine crainte, de cotoyer et rencontrer des gens... Un début d'agoraphobie ? Ca me dérange personnellement. Ça ne m'inquiète pas mais ça me dérange.

    Il faut que le confinement cesse. Je crois que nous arrivons aux limites du supportable...

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 24 avril 2020 12 h 57

    Il faut absolument déconfiner, ouvrir les écoles et redémarrer l'économie.
    Nos efforts ont été utile mais présentement je pense que l'immunité est notre seul porte de sortie.
    Il faudra être créatif et capable de virer sur un 10 cent..et quand le gouvernement appel votre numero, vous vous lever et vous foncer.
    Evidemment ceux qui sont à risque doivent se protéger, les autres, à nous de jouer.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 24 avril 2020 14 h 38

    « Il faut que le confinement cesse. Je crois que nous arrivons aux limites du supportable...» (Gilles Théberge)

    Les limites au bout d'un mois?

    Le siège de Sarajevo a duré au moins une quarantaine de mois… dans des conditions atroces.

    Encore heureux que l'on soit simplement aux prises avec un virus, plutôt qu'avec la radioactivité d'un conflit nucléaire…

    Moi, j'ai une mentalité de sous-marinier; le confinement ne m'affecte absolument pas, surtout dans le confort de mon foyer; bien au contraire, je suis à l'abri des casse-pieds! (cf. Séraphin Lampion…)

    De toute façon, le jour je suis dans un état second: je prends mon service en soirée et durant la nuit: sa trappe étant condamnée durant la saison froide, pour l'instant je suis le portier de mon chat, un gros fatiguant qui multiplie les allers-retours entre la maison et l'extérieur au fur et à mesure qu'avance la saison; la nuit, je n'ai guère le choix de me lever pour répondre à ses injonctions, puisqu'il a le miaulement strident d'une scie ronde. Et vu qu'il ne sort plus par mauvais temps depuis qu'il est châtré, au terme de son dix-sept heures de sommeil quotidien il réclame de l'attention pour jouer; un des jeux qu'il affectionne est de miauler à fendre l'âme lorsque je suis assis face à l'ordinateur; aussitôt que je me lève, il cesse de miauler et reprends de plus belle lorsque je me rassois; dans la même veine, il miaule devant la porte comme s'il réclamait de sortir et aussitôt que j'approche la main de la poignée de la porte, il se tortille sur le plancher en me regardant ou il court se cacher sous un meuble à attendre que je le fasse jouer avec un bout de corde. Jamais vu un chat aussi accaparant que celui-ci, on ne voit pas le confinement passer…

    • Gilles Théberge - Abonné 24 avril 2020 18 h 00

      Oui monsieur Lacoste. Les limites du supportable.

      Une amie est venue cet après midi. On s'est rencontré dans la cour arrière. À dix pieds de distance... On a jasé une bonne demi heure. On s'est pas touché... Elle avait peur !

      Tant mieux si vous trouvez ca normal et que ça vous satisfasse.

      Après tout, on s'amuse comme on peut dans votre sous-marin ha ha ha !