À Biden de faire l’unité

À contrecœur, Bernie Sanders a fait ce qu’il fallait, mercredi matin, en annonçant qu’il se retirait de la course démocrate à l’investiture présidentielle. On l’attendait plus tard, il l’aura fait plus tôt. Il devenait inutile, sinon contre-productif, de persévérer dans le contexte d’une crise sanitaire qui rendait, dans les faits, la course démocrate invisible et impraticable. De toute façon, l’ancien vice-président Joe Biden était déjà devenu depuis quelques semaines le candidat de facto du parti à la présidence. La primaire tenue mardi dans l’État clé du Wisconsin allait encore le confirmer, sur la foi des sondages préalables.

Pourvu maintenant que les débats sociétaux de fond soulevés par le « démocrate socialiste » Sanders, qu’il s’agisse de l’accès aux soins de santé ou de réformes économiques systémiques, ne fassent pas les frais de la mission électorale supérieure qui consiste à chasser Donald Trump du pouvoir en novembre prochain. Ce qui serait d’une désolante absurdité en ces temps de coronavirus, alors que les enjeux de santé, lire de vie et de mort, s’imposent avec une urgence à laquelle les États-Unis sont mal préparés. Encore heureux que M. Sanders n’ait pas avec M. Biden les relations acrimonieuses qu’il a eues avec Hillary Clinton pendant la course à l’investiture en 2016. On sait que les deux hommes poursuivent des « négociations ». Au très centriste Biden maintenant de tendre la main à la gauche du parti que M. Sanders, de la peau politique duquel on ne donnait pas cher il y a quatre ans, a continué de mobiliser de façon inédite autour de sa « révolution ». Elle est intéressante, l’idée du chroniqueur Thomas Friedman, qui suggère à M. Biden de former un « gouvernement d’unité nationale » auquel participerait la gauche au même titre que des républicains modérés, comme Mitt Romney. Il devient d’autant plus important pour le Parti démocrate de se coaliser que, comme l’ont montré les événements au Wisconsin, la pandémie soulève des enjeux de suppression du vote que les républicains sont déterminés à exploiter, le plus cyniquement du monde.

« All politics is local », disait en son temps le vieux politicien démocrate Tip O’Neil. Et aux États-Unis, jamais simple. Au Wisconsin, les électeurs allaient voter mardi à la primaire, mais aussi, en parallèle, à l’élection d’un juge à la Cour suprême de l’État. Pour avoir tenté de repousser la date des élections et d’élargir et de prolonger le vote par correspondance, étant donné la pandémie, le gouvernement démocrate Tony Evers s’est heurté à l’opposition de la majorité conservatrice de l’Assemblée législative, appuyée d’abord par la Cour suprême de l’État, puis par celle des États-Unis.

Il était entendu qu’en l’absence des mesures proposées par M. Evers, le taux de participation à ces élections allait fléchir. Ce qui fait partout et toujours l’affaire des républicains, notoirement avantagés par de faibles taux de participation. Le président Trump le reconnaît ouvertement ces jours-ci, allant jusqu’à déclarer qu’à trop élargir le droit de vote par la poste, on « n’aurait plus aucun élu républicain dans ce pays ».

En l’occurrence, il s’agissait mardi de favoriser la réélection du juge conservateur Daniel Kelly à la Cour suprême de l’État. Ce n’est pas anodin, comme l’inscription des électeurs sur les listes électorales fait l’objet à l’échelle du pays de luttes politiques et judiciaires épiques entre démocrates et républicains et que M. Trump n’a remporté le Wisconsin en 2016 que par un écart de 0,77 point (22 750 voix).

Ce qui se passe au Wisconsin n’est qu’un avant-goût des affrontements qui se dessinent entre les deux partis à l’approche de la présidentielle autour des procédures de vote en temps de coronavirus et de « distanciation sociale ». Se prépare peut-être, avance le New York Times, la plus grande bataille autour du droit de vote depuis le Voting Rights Act de 1965. C’est en tout cas un enjeu de santé démocratique qui va bien au-delà de ce président que l’on aime tant haïr. À exiger que le vote se déroule en personne pour l’essentiel, les républicains demandent aux électeurs de choisir entre leur santé et l’exercice de leur droit de vote. C’est un choix qu’ils ne devraient pas avoir à faire. À toutes les mesures vexatoires adoptées depuis 20 ans pour forger les listes électorales à leur image, ils ajoutent donc à leur arc l’instrumentalisation de la crise sanitaire.

Joe Biden envisage de son côté la tenue en août d’une convention démocrate en ligne, sans public. Les démocrates au Congrès affirment, eux, qu’il faut se préparer à un vote par la poste en novembre, sinon universel, alors très élargi, dans l’éventualité où la crise persisterait. Leur intérêt se conjugue ici à celui des Américains.

8 commentaires
  • Serge Grenier - Inscrit 9 avril 2020 05 h 45

    Comme en 2016

    En 2016, la majorité des commentateurs et analystes politiques se sont trompés sur les chances de Trump d'être élu. Et cette fois-ci, les mêmes personnes vont vraisemblablement refaire les mêmes erreurs.

    À mon avis, Bernie Sanders avait une chance contre Donald Trump car il jouissait d'un soutien à la base. Joe Biden lui n'a que le soutien des hautes instances du Parti démocrate, qui sont pas assez nombreuses pour faire la différence le jour des élections.

    Aussi, rendu en novembre, Donald Trump risque bien d'être le héro qui a vaincu la pandémie en comprenant avant les autres que la chloroquine ça marche, avec ou sans tests à l'aveugle.

    Joe Biden lui continuera d'être fidèle à lui-même, i.e. insignifiant et pas << présidentiable >>.

    Dommage pour les démocrates...

    • Cyril Dionne - Abonné 9 avril 2020 10 h 22

      Pour faire court M. Grenier, Donald Trump sera réélu en 2020 s'il y a une élection. Il se pourrait aussi, qu'en temps extraordinaires à cause de la pandémie, que l'élection soit reportée à l'an prochain et que le Congrès vote pour que le président actuel demeure en fonction jusqu'en 2021. Ce serait un précédent dans l’histoire des États-Unis, mais il y a tout de même des probabilités évidentes pour appuyer cette thèse. De toute façon, n’en déplaise à tous nos ultra-gauchistes, le 45e président demeurera en poste pour un autre 4 ans. Dans un an, personne ne souviendra de Joe Biden. Personne. Ce sera Joe who?

    • William Dufort - Abonné 9 avril 2020 13 h 00

      Malheureusement, je crains que l'histoire vous donne raison. L'establishment démocrate craint plus de perdre le contrôle du parti que les élections à Trump.

  • Gilbert Talbot - Abonné 9 avril 2020 08 h 59

    Qui aura les deux mains sur le volant?

    Je suis presque d'accord avec Vous, M. Grenier. Biden n'a pas le caractère assez radical pour affronter un extrémiste comme Trump. Sandres lui Oui prônait et prône encore des mesures radicales pour la santé et le partage de la richesse. En temps de coronavirus, l'heure n'est pas aux demi-mesures et le programme de Sanders est le plus propice à faire face à la crise. Biden veut faire l'unité, c'est son genre, en prônant un gouvernement d'unité nationale, en s' adjoignant Mi Rooney, c'est pas une mauvaise idée, en autant que ce soit lui qui ait les mains sur le volant, comme on dit ici.

  • Claude Poulin - Abonné 9 avril 2020 10 h 33

    Le pire n'est pas certain

    Voilà une nouvelle à laquelle on s'attendait. Très désolant! Je sais que l'élection de Trump en 2016 était la pire des situations politiques que l'on pouvait imaginer. Mais rappelons que pire n'est jamais certain et il faut espérer que, malgré les faiblesses du candidat Biden, les résultats de novembre sauront le démontrer. Et ce, à cause de la participation massive des électeurs démocrates qui, en réaction à la gestion totalement irresponsable de leur Président, vont aller voter.

  • Claude Gélinas - Abonné 9 avril 2020 11 h 45

    Elisabeth Warren à la Vice-Présidente.

    Il est raisonnable de penser que face à Trump, un grossier personnage prêt à toutes les basesses pour conserver le pouvoir, Sanders s'en serait mieux tiré que Biden. L'inconnu dans ce retrait de Bernie Sanders repose sur la question de savoir si ses partisans dont de nombreux jeunes accepteront de soutenir Biden qui ne soulève guère d'enthousiasme.

    Par contre, si Biden décidait de faire front commun avec Elisabeth Warren à titre de VP cette décision enverrait un message fort que les idées de Sanders sont en progression et que les idées de Biden ont évolué sur les idées de la gauche dont notamment sur les inégalités. Attendons de voir le rôle joué dans cette campage par Barack Obama, Michele Obama, Bill et Hillary Clinton......

    • William Dufort - Abonné 9 avril 2020 13 h 09

      Elisabeth Warren ferait une excellente Vice-présidente et pourrait inciter ses jeunes supporteurs ainsi que ceux de Bernie Sanders à voter, augmentant ainsi les chances de battre Trump. Malheureusement, elle jeterait beaucoup d'ombre sur ce pauvre Joe Biden, et ses idées progressives irritent au plus haut point les instances du de son parti, dont les très puissants financiers.

    • Jean Roy - Abonné 9 avril 2020 13 h 11

      Je comprends votre point de vue. Il me semble cependant que l'âge de madame Warren pose un certain problème. Les Démocrates se retrouveraient avec un tandem de septuagénaires... D'une part, je ne vois pas Biden remplir deux mandats. D'autre part, les prochaines années vont représenter un méchant défi pour les USA (comme pour tous les pays de la planète)! À mon avis, il vaudrait mieux pour les Démocrates de préparer l'avenir avec un(e) vice-président(e) relativement jeune et doté(e) de vraies responsabilités. Personne n'est parfait pour ce rôle, surtout pas du côté de la gauche, mais je verrais bien Kamala Harris comme colistière: une Obama au féminin...