L'aluminium laissé pour compte

Le nouvel accord de libre-échange Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) a été signé mardi, et si la gestion de l’offre en agriculture avait écopé dans la première mouture, l’accord quelque peu remanié a cette fois-ci laissé de côté un autre secteur d’activité dominé par le Québec, soit la production d’aluminium. Quand il est question des compromis consentis par le Canada, il semble que c’est le Québec qui en fait surtout les frais.

Somme toute relativement mineures, les modifications apportées à l’ACEUM proviennent essentiellement de conditions formulées par les élus démocrates pour qu’ils approuvent enfin l’entente. C’est ainsi que les négociateurs américains ont insisté pour que le Mexique s’engage à mieux protéger les droits de ses travailleurs et qu’un comité international puisse enquêter sur d’éventuelles violations commises dans les usines et imposer des pénalités. De même, le Mexique doit montrer patte blanche en matière de normes environnementales.

Une des exigences des démocrates est allée dans le sens des intérêts du Canada, soit l’élimination de la protection de dix ans accordée aux brevets des compagnies pharmaceutiques pour leurs médicaments biologiques, une demande canadienne qui n’avait pas été exaucée lors des négociations qui ont conduit au texte de l’entente soumis au Congrès pour approbation.

De même, l’accord final améliore le processus de règlement des différends, le rendant moins susceptible d’être entravé par les États-Unis. Globalement, l’intervention des démocrates a amélioré l’entente du point de vue canadien.

Dans cette dernière série de négociations, le Canada et les États-Unis faisaient front commun pour que les partenaires s’engagent à fabriquer des véhicules avec des pièces constituées à 70 % d’acier ou d’aluminium « fondu et coulé » dans la zone de libre-échange nord-américaine. La production de l’acier a bénéficié de cette protection, mais pas l’aluminium, un enjeu moins important pour les travailleurs américains.

En clair, cela signifie que les usines mexicaines pourront continuer à produire des pièces d’aluminium à partir de lingots coulés en Chine et que cette pratique risque de prendre de l’ampleur. On accuse la Chine de pratiquer une forme de dumping de l’aluminium qui sort de ses alumineries alimentées au charbon et, de ce fait, fort polluantes.

Au Canada, 90 % de ce métal vient des alumineries québécoises, une activité qui fournit 10 000 emplois directs au Québec.

Ottawa s’est porté à la défense de l’accord final, soutenant que même l’industrie de l’aluminium a fait des gains. C’est nous demander de prendre des vessies pour des lanternes : cette industrie n’a pas obtenu les mêmes avantages que les sidérurgies basées surtout en Ontario.

Le Bloc québécois a annoncé qu’il votera contre la ratification de l’ACEUM par la Chambre des communes. Le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau devra se trouver un autre allié.

Sur le plan politique, le Bloc a parfaitement raison de priver le gouvernement Trudeau de son appui concernant cet accord, même si l’adoption de l’ACEUM par le Parlement canadien ne fait guère de doute. Il est vrai qu’encore une fois, ce sont les intérêts du Québec qui ont servi de « monnaie d’échange », comme le soutiennent les bloquistes. Rien d’intentionnel toutefois de la part d’Ottawa ; l’omission de l’exigence sur l’aluminium « fondu et coulé » dans l’un ou l’autre des trois pays signataires apparaît comme un autre effet collatéral d’un accord dont le Québec ne peut s’exclure.

Dans la nouvelle dynamique politique qui se déploie à Ottawa, ce n’est évidemment pas toujours au Bloc de garantir la survie du gouvernement minoritaire. Déjà, le Bloc a annoncé d’emblée qu’il votera pour la baisse d’impôt que les libéraux comptent instaurer le 1er janvier prochain, après avoir annoncé qu’il fera de même pour le discours du Trône. Cette baisse d’impôt, qui passe par une hausse de l’exemption personnelle de base à 15 000 $, est une mesure qui touche les moins nantis, ce qui correspond aux objectifs généraux des bloquistes. En outre, une baisse des revenus fiscaux d’Ottawa contribue, du moins en théorie, à réduire le pouvoir fédéral de dépenser.

Il est difficile d’évaluer les conséquences pour les alumineries québécoises de laisser le Mexique transformer sans contrainte de l’aluminium chinois. Chose certaine, cela ne présage rien de bon dans un contexte où l’industrie de l’aluminium traverse une grave crise.

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13 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 12 décembre 2019 01 h 01

    Conclusion hâtive?

    «Il est difficile d’évaluer les conséquences pour les alumineries québécoises»

    Pourquoi alors croire le lobby de l'aluminium qui prétend qu'un accord qui ne contient aucun recul lui sera néfaste? Je ne sais pas quoi penser des plaintes de ce lobby sans données montrant que cet accord lui nuirait. Peut-être est-ce vrai, peut-être pas. Dans le doute, le mieux serait probablement d'attendre une étude fiable sur le sujet avant de ratifier cet accord plutôt que de le rejeter sans preuve avec les conséquences néfastes qu'aurait ce rejet sur les autres secteurs.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 décembre 2019 09 h 54

      Il n'est pas difficile d’évaluer les conséquences pour les alumineries québécoises puisqu'aucune loi ou accord ne force le Mexique à respecter son quota d'utiliser le 70% d'aluminium fondu et raffiné en Amérique du Nord. Aucun. C'est pour cela que l'industrie américaine de la sidérurgie a insisté pour des ajouts, des définitions et des clarifications claires et précises en ce qui les concerne.

      C’est un calcul politique de la part du gouvernement libéral. Mieux se mettre à dos le Québec que l’Ontario avec une élection très apparente bientôt. C’est en Ontario qu’on retrouve l’industrie de la sidérurgie, pas au Québec. Plus de la moitié des comtés libéraux sont en Ontario. Or, eux sont protégés par ce nouvel accord de libre-échange, pas le Québec.

      Enfin, après avoir sacrifié les agriculteurs du Québec, voilà maintenant qu’on s’en prend à un secteur qui procure 10 000 emplois directs et un autre 20 000 indirectes. Les emplois dans le milieu de l’aluminium sont très bien rémunérés et procurent une dignité socioéconomique à ces travailleurs et à leurs familles. De toute facon, politiquement, c’est Montréal qui vote pour les libéraux et non pas les régions. Donc, ils n’ont rien à perdre dans cette équation.

      Mais le plus intéressant dans toute cette histoire, c’est la position du NPD. Est-ce qu’ils vont voter avec le gouvernement pour cet accord de libre-échange puisque la minorité des comtés qu’ils détiennent encore en Ontario si situent justement dans ce secteur névralgique de la sidérurgie? Et le seul député néo-democrate au Québec, Alexandre Boulerice, aura l’air de quoi dans cet épisode? Pour un parti qui se dit pour les travailleurs, les Québécois ne l’oublieront pas.

      Il faut toujours se méfier des gens du NPD qui disent qu’ils aiment le Québec comme notre intégriste identitaire Jagmeet Singh. En fait, ils se fichent bien du Québec parce que c’est un parti anglo-saxon, centralisateur, fédéraliste et multiculturaliste. Ils n’ont aucune racine au Québec.

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 12 décembre 2019 13 h 41

      Nous oublions que nos alumineries sont subventionnées par Hydro-Québec. Elles déboursent pour l'électricité un montant dérisoire. Le résultat : les ouvriers peuvent avoir un salaire de 90,000 $, comme à Bécancour, un salaire que même le Premier Ministre a décrié pendant leur longue grève.

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 12 décembre 2019 17 h 14

      De plus,ces messieurs-dames de l'intelligence artificielle, selon la dernière société qui aurait obtenu un contrat américain grâce à M. Legault, ont un salaire moyen de 65,000 $. Et ce, en dépit des formidables crédits d'impôt que le gouvernement leur consent. Mais qui devient riche au Québec ? À quoi sert la péréquation ? Moi, je me bats pour les non-nantis.

  • Paul Drapeau - Abonné 12 décembre 2019 04 h 38

    L'aluminium est recyclable à l'infini

    L'aluminium est recyclable à l'infini, ce qui en fait un des métaux les plus recyclés du monde. On recycle plus de 90 % de l'aluminium utilisé dans les applications des secteurs de l'automobile et de la construction, ce qui permet d'alimenter une économie circulaire en circuit fermé. La production d'aluminium de deuxième fusion nécessite 95 % moins d'énergie que la production d'aluminium de première fusion.
    Réf. https://www.rncan.gc.ca/nos-ressources-naturelles/mineraux-exploitation-miniere/faits-sur-les-mineraux-les-metau/faits-sur-laluminium/20568

    Ainsi, si on exige du Mexique qu'il utilise de l'aluminium domestique pour les pièces automobiles, il pourrait utiliser l'aluminium recyclé, quitte à en importer des États-Unis au besoin, et continuer à utiliser de l'aluminium chinois pour ses autres besoins. Ce qui en fin de compte, ne changerait pas grand chose.

    Il nous manque des données factuelles pour comprendre l'impact réel de la clause demandé par la Chambre des représentants qui a été abandonnée.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 décembre 2019 11 h 55

      Les données factuelles.

      On n’exige rien du Mexique. Le Mexique ne produit pas d’aluminium et c’est pour cela qu’il a refusé la définition de la règle d’origine dans le nouvel accord. Il pourra s’en procurer à rabais de la Chine, le transformer et ensuite nous le revendre comme étant produit en Amérique du Nord. Le Québec devra concurrencer la Chine qui fait tout simplement du dumping sur les marchés nord-américains.

      Mais votre proposition d’un recyclage en vertu d’une 2e refonte de l’aluminium est très intéressante.

    • Paul Drapeau - Abonné 12 décembre 2019 13 h 21

      Monsieur Dionne,
      je ne propose pas de recycler l'aluminium. Le recyclage, c'est la réalité du monde de l'aluminium. Le Mexique ne sont pas fort pour recycler les canettes d'aluminium comme au Québec, mais les ferrailleurs mexicains recupèrent les gros morceaux comme les automobiles, bateaux, fenêtres, machineries etc. et l'aluminium des ferrailleurs mexicains est recyclé. Si on contrait le Mexique d'utiliser l'aluminium domestique pour les pièces d'automobile, il va simplement utiliser son propre aluminium recyclé pour l'automobile et l'aluminium chinois pour ces autres besoins, ce qui n'aura aucun impact sur les producteurs québecois d'aluminium.

      Autrement dit, la clause exigée par la chambre des représentants n'a pas vraiment d'impact. Il faudrait approfondir les données pour avoir l'heure juste avant de tirer des cailloux.

  • Serge Lamarche - Abonné 12 décembre 2019 05 h 43

    Aluminium québécois?

    Il me semble que les profits d'Alcan vont s'en aller dans les coffres de Rio Tinto. Ça fait beaucoup plus de dollars perdus pour le Québec que cet accord.
    De plus, l'accord dit que l'aluminium doit être nord-américain à 70%, non? Grosse protection. Si le mexique utilise plus que ça de la Chine, c'est de la triche, il me semble.

  • Robert Taillon - Abonné 12 décembre 2019 08 h 11

    Et si on l'utilisait ?

    Et si on l'utilisait dans des domaines qui nous aideraient à être plus indépendants et en stimulant notre économie proprement ? Dans des véhicules de toutes sortes; voitures, camions, autobus et tramways électriques. Dans aussi des composantes de construction pour des serres, dans la construction, dans le remplacement, le temps venu, des ouvrages en acier; les ponts par exemples. Dans la fabrication d'objet et de meubles. Il y a tant d'opportunités d'affaires, il est déplorable de ne pas mettre en valeur, nous mêmes, nos ressources et habilités pour conserver des emplois et être moins dépendants de ceux qui nous manipulent.

  • André Leclerc - Abonné 12 décembre 2019 08 h 18

    D'abord signer un accord

    L'Association de l'Aluminium du Canada et pas mal tous les intervenants qui ont affaire à l'industrie de l'aluminium au Québec sont déçus mais pas catastrophés de l'accord signé cette semaine. La stabilité et des règles du jeu "acceptables" sont d'avantage favorables que de continuer à se négocier. Je ne sais pas comment cependant Justin Trudeau pourrait prétendre que l'industrie de l'aluminium au Canada a fait un gain net. Ou est-ce une mauvaise interprétation de ce qqu'il a dit en français. Dans le spot vu à la télé, il n'était pas clair s'il parlait de l'ensemble de l'accord ou de l'aspect aluminium en particulier. Christa Freeland a, comme d'habitude, été un peu plus claire que son boss. Elle parlait de l'ensemble de l'accord.
    Gérald Filion (Radio Canada) dans une chronique a donné un exemple intéressant montrant des pourcentages d'augmentation d'un produit particulier fabriqué en Chine (les jantes d'aluminium) qui prennent désormais le détour du Mexique pour entrer aux États-Unis. Alors que l'industrie canadienne a mis en place des moyens de s'assurer que l'aluminium chinois n'utiliserait pas le Canada pour contourner les tarifs Trump, il est quand même décevant (pour rester poli) de voir comment l'autre partenaire y est utilisé.
    Il ne faut pas penser que l'aluminium chinois ne sera pas utilisé par le Mexique pour produire des pièces vendues aux américains ou même aux canadiens. La qualité est acceptable et l'aspect environnemental favorable au Canada ne fait pas le poids vis-à-vis le coût de revient (pas encore).
    Au bout du compte, il sera nécessaire de voir en détail quels produits chinois transiteront par le Mexique et quelle valeur ajoutée ce dernier apportera à la chaîne. Il faudra des chiffres en tonnes ou en dollars sur l'ensemble du métal pour bien saisir l'ampleur du risque que court l'industrie canadienne.
    Cependant une chose semble certaine. Ça ne favorisera pas l'expansion de l'aluminium primaire ou de sa transformation au Canada.