Polytechnique: déni de féminicide

Trente ans nous séparent de l’accablante horreur du 6 décembre 1989, où de sang-froid et avec préméditation, un Marc Lépine en guerre contre les « féministes » a abattu 14 femmes et en a blessé 10 autres dans l’enceinte de Polytechnique, transformée en l’espace d’une vingtaine de minutes en une scène de carnage. Le passage des années semble avoir tracé une évidence : en pleine tragédie, le Québec d’alors n’a pas su nommer le crime sexiste qui venait de se jouer sous ses yeux horrifiés. C’est peut-être pour compenser l’engourdissement collectif d’alors qu’il faut aujourd’hui, plus que jamais, reconnaître toute la symbolique de ce crime perpétré contre des femmes uniquement parce qu’elles étaient des femmes.

Un déni de féminicide : c’est bel et bien dans cette torpeur que plusieurs voix officielles au Québec — politiques, médiatiques, juridiques — se sont enfermées sur le coup. Plus confortable qu’une analyse politico-sociologique décortiquant les effets du féminisme dans la psyché des hommes, l’hypothèse du tueur brisé psychologiquement a permis en 1989 de couler quelques bonnes heures d’antenne. Pour les survivantes et les témoins de l’époque, ce fut une souffrance qui est venue s’additionner à la douleur causée par la tragédie.

En entrevue cette semaine à Radio-Canada, Catherine Bergeron, sœur de Geneviève, morte à 21 ans sous les tirs de Lépine, rappelait avec justesse et éloquence la difficulté d’entendre parler d’un lot anonyme de « victimes de Polytechnique », une manière de passer sous silence le féminicide de Poly. C’est cette année seulement que la Ville de Montréal a décidé de modifier la plaque commémorative de la place du 6-Décembre-1989 pour y inscrire mieux la nature de l’événement commémoré là. Les « victimes » et la « tragédie » ont été troquées pour « 14 femmes assassinées lors [d’un] attentat antiféministe ».

À quoi servent les commémorations ? Tout d’abord, à un nécessaire rappel des événements. Si douloureuse soit la plongée au cœur de la chronologie du drame, elle permet de comprendre avec quelle apparente lucidité le meurtrier a déambulé ce 6 décembre d’étage en étage, de salle de classe en corridor, choisissant pour cibles les femmes croisées en chemin, invectivant les filles, symboles d’un féminisme qui ne lui revenait pas. «Ces 20 minutes-là », comme le décrit dans un des chapitres de son saisissant ouvrage — Ce jour-là — l’auteure et journaliste Josée Boileau, ancienne rédactrice en chef du Devoir. Vingt minutes de carnage qui ont détruit des vies, anéanti des témoins impuissants, traumatisé des proches, perturbé une société entière, étiqueté Montréal et le Québec à la face du monde comme un endroit où il fut possible de commettre un attentat antiféministe.

Les commémorations servent aussi à mesurer le chemin parcouru. Il est vaste, mais les avancées ont ceci de pervers qu’elles soulignent aussi à grands traits tous les décalages qui pèsent encore sur la conscience sociale. L’écart salarial entre hommes et femmes défavorise encore à plus de 10 % la gent féminine. Surtout, la violence faite aux femmes, même si elle est plus que jamais inscrite dans le débat social dans la foulée de ces grandes envolées nommées #AgressionsNonDénoncées et #MoiAussi, fait encore des victimes. Des femmes meurent et souffrent sous les coups — au Québec, et partout dans le monde — du seul fait d’être nées dans un corps de femme.

Les plus récentes données dévoilées par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) révèlent qu’en 2017, 87 000 femmes ont été tuées de manière intentionnelle, et ce, partout sur le globe, sans égard au niveau de développement économique. De ce nombre, près de 60 % ont été éliminées par quelqu’un qu’elles connaissaient. Et le tiers par un conjoint ou un ex-conjoint. Des meurtres qui ne sont « généralement pas la conséquence d’actes spontanés ou isolés, mais plutôt celle d’une accumulation de violences liées au genre », note l’organisme.

Plus près de chez nous, et comme le rapportent nos journalistes dans cette édition commémorative des 30 ans de Poly, 118 femmes et filles sont mortes cette année assassinées par des hommes, révèle l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation.

Trente ans nous séparent du déni de féminicide qui a marqué les suites de Polytechnique. Aujourd’hui, le pouvoir de nommer est bel et bien réel, et Dieu merci, il ne déclenche pas de vagues de protestations divisant la société en des camps s’accablant d’invectives destructrices. Du moins, c’est ce que l’on veut croire ou espérer. Et c’est en nommant la violence dirigée contre les femmes que s’amenuise un des risques les plus imposants dans cette lutte aussi difficile qu’essentielle : celui de la banalisation, qui efface tout sur son passage.

23 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 6 décembre 2019 03 h 37

    il y a souvent une part de l'amour qui est tout a fait déraisonnable

    est-ce que nous savons que sa mere venait de quiter son pere, pourquoi n'en avons nous pas parlé , souvent le fait d'avoir mal conduit a la vengence, aveugle,voila que ce que peut faire l'amour n'y a-t-il pas des guerres crées pour ces memes raisons

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 6 décembre 2019 09 h 34

      Voir l'article du journaliste Norman Spector dans le Globe and Mail pour commémorer le 20e du massacre de Poly, "Anniversary of a massacre".

      Vous trouverez beaucoup d'informations sur son père biologique Rachid Liass Gharbi, homme d'affaire algérien. Marc Lépine - au divorce de ses parents à l'âge de13 ans, prit le patronyme de sa mère, Lépine - eut une difficile enfance, dans un foyer ou son père violentait sa famille. Un contexte qui explique un tant soit peu l'origine de cette colère.

      https://www.theglobeandmail.com/news/politics/second-reading/anniversary-of-a-massacre/article793494/

  • François Beaulé - Inscrit 6 décembre 2019 07 h 53

    La violence des hommes

    Ce sont presque toujours des hommes qui tuent. Ils tuent des femmes. Ils tuent d'autres hommes, davantage que de femmes. Le drame de Polytechnique est un cas isolé en Occident. Dans tous les autres cas, et ils sont très nombreux, les terroristes occidentaux ne visent pas les femmes particulièrement, ils tuent autant d'êtres humains qu'ils peuvent, indifféremment de leur sexe.

    On ne peut pas associé Marc Lépine, le tueur de Polytechnique, à un groupe anti-féministe. Et l'internet n'existait pas en 1989. Marc Lépine n'était pas non plus représentatif des hommes en général. Quand l'éditorialiste évoque « une analyse politico-sociologique décortiquant les effets du féminisme dans la psyché des hommes » qui aurait pu mieux expliquer le drame que les aspects psychologiques du tueur, elle manque sérieusement de jugement. Si les effets du « féminisme dans la psyché des hommes » étaient plus déterminants que la personnalité du tueur, il y aurait eu de nombreux cas semblables au cours des trente dernières années. Alors qu'au contraire, ce drame reste, heureusement, un acte isolé.

    Quand Mme Chouinard en profite pour rappeler que les salaires des femmes au Québec sont 10% moindres que ceux des hommes, son jupon dépasse. D'une part, 10%, c'est bien peu. Mais cela démontre à quel point certaines féministes ont récupéré le drame de Polytechnique dans leur argumentaire idéologique.

    • Marie-Claude Latourelle - Inscrit 6 décembre 2019 20 h 45

      "Son jupon dépasse." Devrait-elle se cacher d'être féministe? À mon sens, être féministe, c'est simplement être pour l'égalité des chances et l'équité de traitement entre les genres. Ne l'êtes-vous pas également?
      "10% c'est bien peu", mais c'est quand même trop. Tant qu'il y aura des hommes pour haïr les féministes (c'est à dire être contre la justice hommes-femmes), il y aura lieu de "récupérer" tout geste de violence ou toute iniquité des genres dans l'argumentaire idéologique des féministes.

    • François Beaulé - Inscrit 7 décembre 2019 07 h 53

      Oui, 10% c'est bien peu. Et ce chiffre signifie que l'égalité homme-femme, au Québec et au Canada, est atteinte depuis de nombreuses années. Les inégalités aujourd'hui sont ailleurs. Elles sont sociales et internationales. Après trente ans, il faudrait, comme société, en revenir de ce drame. Et plutôt célébrer positivement l'égalité homme-femme. Et par ailleurs, se battre pour réduire les véritables inégalités.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 décembre 2019 09 h 18

    De la psyché des hommes...

    « une analyse politico-sociologique décortiquant les effets du féminisme dans la psyché des hommes » comme s'il existait une telle chose que « le » féminisme et comme s'il était si clair que c'était à ce « le » féminisme que Lépine s'était attaqué et qu'il l'avait si clairement fait de « sang-froid ». Comme si la manière dont ce « le » féminisme travaillait de la même manière la « la » psyché des hommes.

    Ce qui se cache derrière cette injonction permanente à sortir de la « torpeur », n'est-ce pas un reste de fond religieux qui nous fait chercher la rédemption dans la moralisation de l'existence, que ce soit dans l'accusation ou dans la confession ?

    Je suggère que la question qu'il fallait se poser il y a trente ans et qui reste d'actualité aujourd'hui, ce n'est pas de savoir s'il y aurait quelque disposition native à la violence sexiste dans l'être humain et surtout chez les mâles de l'espèce, mais de voir si nous faisons tous, individuellement et collectivement ce qu'il faut pour que les frères et les soeurs se partagent le monde. En faisant en sorte que ceux qui compromettent cette visée, pour quelque raison que ce soit, soient empêchés de le faire. Mais surtout, grand dieu, en cessant de rappeler au secours de nos impuissances le fantôme réformé des vieux curés et des examens de conscience de « la psyché des hommes » auxquels ceux-ci (disons les choses comme elles sont) devraient perpétuellement se livrer pour montrer que leurs ongles sont bien propres.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 6 décembre 2019 09 h 33

    118 meurtres de trop!

    La possessivité et la jalousie sont des pathologies que notre société considère parfois comme "allant de soi". Pourtant, ce qu'elles reflètent c'est que trop souvent les gens en étant affectés ne s'aiment qu'à travers les yeux de l'autre, leur estime de soi ne reposant pas sur leurs propres épaules. Alors quand, suite à une rupture, cette estime vole en éclats, ils (car ce sont le plus souvent des hommes) s'en prennent trop souvent à leur conjointe, la rendant responsable de leur malheur.
    Quand donc considérerons-nous que les personnes que l'on aime ne nous appartiennent pas, elles ne font que partager des moments de notre vie? Quand donc la déclaration des droits humains sera-t-elle comprise et insérée dans nos rapports amoureux?
    « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.
    [...]
    Article 1
    Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
    Article 2
    1. Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.
    [...]
    Article 3
    Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.»

  • Johanne Heppell - Abonnée 6 décembre 2019 09 h 57

    Que des hommes...

    Intéressant de constater, encore et encore, le déni dans lequel s'enfoncent les hommes. Trois commentaires de déni ici, écrits par des hommes. Après avoir terminé la lecture de cet article, je suis venue jeter un oeil sur les commentaires en me disant que le jour même de la commémoration des 30 ans du féminicide de Polytechnique, les hommes se garderaient peut-être de nier la réalité du sexisme systémique qui persiste encore, eh bien non. Éloquent.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 décembre 2019 11 h 57

      Remarquez que c'est madame Chouinard elle-même qui pointe « les » hommes du doigt. On devrait quand même pouvoir répondre à une telle interpellation, non ? En toute courtoisie, j'ajouterai qu'on a aussi le droit de suggérer quelques nuances, sans se faire taxer aussitôt de négationnisme. Pas sûr que le fait d'être une femme confère un tel privilège, vous savez. Je comprends que ce sujet soit encore très sensible et le restera, mais si elle devait conduire à décréter sans ménagement que ceux qui lèvent la main ici, avec maladresse peut-être mais sans acrimonie certainement nient la réalité du sexisme systémique...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 6 décembre 2019 12 h 09

      Les victimes d'homicides sont plus de 4 fois sur 5 les hommes eux-mêmes.

      La nouvelle affiche commémoratrice que le ville vient d'inaugurer dits les choses correctement. Lépine a bel et bien commis un féminicide, spécifiquement contre des femmes qu'il identifiait comme étant des féministes. Et ce pour le simple fait de faire des études au HEC.

      Lépine ne représentait pas l'état des lieux aux Québec, et ne représente encore moins de nos jours. Son extrémisme était issu d'une autre culture ou la place des hommes et des femmes est tout autre.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 décembre 2019 12 h 29

      Le commentaire de monsieur Arès devrait suffir à lever toute suspicion de déni de sa part. Malgré tout, bien que ce ne soit pas son intention, cette manière de souligner qu'il aurait puisé son inspiration dans une « autre culture » (et on entend les ricanements de quelques familiers...) constitue à sa face même une manière de détourner le regard de la réalité du sexisme systémique qui continue à prévaloir dans notre société. Déni pour déni, celui-ci est bien plus grave que le déni de l'intention féminicide de Lépine et de ses mobiles, à propos desquels on ne peut que spéculer au seul bénéfice de nous chagriner, éventuellement.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 6 décembre 2019 12 h 53

      "détourner le regard de la réalité du sexisme systémique qui continue à prévaloir dans notre société"

      Vous cherchez indûment la polémique. Ce que vous identifiez comme du sexisme systémique au Québec ne conduit nullement a des tueries de masse.

    • Diane Boissinot - Abonnée 6 décembre 2019 14 h 36

      En effet Madame Heppell, le déni persiste semble-t-il, alors qu’on ose enfin nommer l’acte de «féminicide». En tant que femme, je me souviens du cri que j'ai hurlé, pliée en deux, au milieu de ma cuisine, il y a 30 ans alors que les informations ont mentionné que les victimes de Polytechnique étaient de femmes, uniquement. Ça me fait le même effet année après année. C'est viscéral, je n'y peux rien.

    • Serge Lamarche - Abonné 6 décembre 2019 17 h 16

      Il me semble que Lépine a tué un homme, celui qui a essayé de l'arrêter, héroïquement.