L’empire de la rue

Personne n’imaginait, il y a cinq mois, que le mouvement prodémocratie à Hong Kong ferait preuve d’une pareille résilience face à Pékin. Si le projet de loi d’extradition a mis le feu aux poudres en juin dernier, le mouvement, qui continue de bénéficier d’un ample soutien populaire, est à sa racine l’expression d’un véritable combat existentiel — celui d’une île qui refuse de se laisser avaler par la dictature chinoise.

C’est l’empire de la rue contre l’empire du Milieu.

Et c’est le combat d’un mouvement incroyablement bien organisé, ainsi qu’en témoignent les scènes de guérilla urbaine qu’on a vu se produire ces derniers jours autour de l’occupation de l’Université polytechnique de Hong Kong (PolyU). À tel point que Pékin et la cheffe de l’exécutif local, Carrie Lam, se trouvent aujourd’hui désarmés face à la ténacité de tous ces « braves », comme on appelle les jeunes manifestants montés au front, qui résistent encore et toujours. L’intense et violente répression policière et judiciaire, appliquée tous azimuts à l’ensemble du mouvement depuis l’été, était censée finir par désamorcer l’opposition, comme en 2014 avec la Révolution des parapluies. Mais rien n’y fait, ou du moins, pas encore.

Le mouvement réussit à ne pas se diviser et aurait en ce sens tiré les leçons des manifestations de 2014, quand la population s’était mobilisée contre la mascarade de fausses élections au suffrage universel que Pékin voulait mettre en place à Hong Kong. Le régime du président Xi Jinping donnait mardi des signes de plus en plus explicites d’exaspération face aux quelques dizaines de jeunes qui, aux dernières nouvelles, étaient toujours retranchés à PolyU, mais semble jusqu’à preuve du contraire calculer qu’il n’est que de réprimer avec patience et que, dans le temps long de l’histoire, il ne serait pas utile à la Chine de réagir comme elle a réagi sur la place Tian’anmen, il y a trente ans.

Le mouvement prodémocratie hongkongais a ceci d’inspirant qu’il s’inscrit dans un moment de l’histoire où se déchaîne un flot quasi universel de mobilisations populaires. Chili, Liban, Algérie, Irak, Iran, Catalogne… Autant d’explosions sociales aux ressorts disparates en même temps qu’interconnectées par un ras-le-bol politique partagé. Le phénomène est formidable. Des solidarités se forgent, la révolution numérique aidant, et ces solidarités sont potentiellement prometteuses.


 
 

À la solidarité des peuples, cela dit, s’oppose celle des élites. Il n’y a qu’à voir le président Emmanuel Macron, en visite officielle en Chine début novembre. De la situation à Hong Kong, il n’a pipé mot. Des mouvements contestataires en Occident, du reste, on peut espérer des résultats, encore que nos démocraties capitalistes souffrent de problèmes systémiques que ses gouvernements ne sont pas près de vouloir régler. Après le retrait très tardif du projet de loi d’extradition, en septembre, par Mme Lam, Pékin pourrait quant à lui accepter de calmer le jeu dans l’immédiat en destituant la cheffe de l’exécutif ou en instaurant une enquête sur les violences policières. Mais il est impossible d’envisager, tant le fossé est grand, que ce régime imbu de son pouvoir accepte un jour de donner à cette « région administrative spéciale » le droit d’élire en toute autonomie le chef de l’exécutif au suffrage universel.

Hong Kong reste une place financière et économique importante pour la Chine et pour le monde, 22 ans après la rétrocession. Que Pékin intervienne directement pour casser les reins de la contestation et cela soulèverait nécessairement un tollé à l’échelle internationale. Mais avec quelles conséquences concrètes ? Dans le bras de fer qui l’oppose au mouvement prodémocratie, le fait est que, pour Pékin, le rayonnement de sa puissance économique lui est une arme puissante contre ceux qui se mettent en travers de ses projets expansionnistes.

Ainsi, Hong Kong fait aujourd’hui partie de ce que le gouvernement central appelle la « grande baie », impressionnante région manufacturière connectant ou visant à connecter par ponts, autoroutes et voies ferrées l’ex-colonie britannique aux villes de Shenzhen, Canton, Dongguan et Macao dans le delta de la rivière des Perles. Avec ses 70 millions d’habitants, il s’agit déjà de la plus grande zone urbaine de la planète. Pékin rêve maintenant d’en faire un coeur de l’économie chinoise de demain dans les nouvelles technologies. Personne à Hong Kong n’est dupe : s’il s’agit de noyer l’île dans le grand tout chinois et d’effacer à terme les revendications de liberté et de démocratie, tous les moyens sont bons.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

4 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 20 novembre 2019 09 h 54

    Je trouve ça drôle. Tout le monde, le monde occidental dans son entier, trouve que la Chine est bien méchante. Elle torture de pauvres innocents de l'Ambassade de la Grande Bretagne. Ah que c'est pas drôle...

    D'un autre côté, les USA sanctionnent l'Iran, parce qu'elle a soi-disant rompu le traité de non prolifération nucléaire. Et ils imposent des sanctions épouvantables à l'Iran. Sas preuve.. Alors que les autres signataires pensent le contraire... Et on assiste à des émeutes le mot n'est pas trop fort en Iran. Et il y a des morts. Pourtant, cela est directement attribuable aux sanction américaine !

    Allez vous écrire un article là-dessus monsieur Taillefer...?

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 novembre 2019 15 h 13

      Et j'ajouterais Cuba et le Vénézuela monsieur Théberge. Bien sûr, silence radio sur les exactions commises en Palestine par Israël et commanditées par les USA.

  • Michel Lebel - Abonné 20 novembre 2019 10 h 07

    Liberté!

    Appuyons de tout coeur les manifestants prodémocratie de Hong Kong. La soif de liberté finit toujours par l'emporter sur les dictatures. Mais cela peut être long. Une consolation: Xi Jinping passera, mais Hong Kong et ses habitants seront toujours là, libres, il faut l'espérer.

    M.L.

  • Jo Atallah - Inscrit 20 novembre 2019 17 h 15

    Les révolutions pacifiques

    Bonjour.
    Plein de Unes pour le Chili, Le Pérou, Hong Kong, l'Iraq, l'Iran et pas un entrefilet pour le Liban.
    Une révolution citoyenne et pacifique, encore plus puissante que la révolution tranquile, vient coup sur coup de renverser un gouvernement corrompu, empêcher l'accession d'un premier ministre qui a exploité sans vergogne les espaces publics à des fins commerciales, fait élire un bâtonnier contre d'autres candidats soutenus par les partis politiques traditionnels et empêcher la tenue d'une séance parlementire (par ailleurs parfaitement inconstitutionnelle) qui devait voter une loi d'amistie pour les politiciens corrompus. Tout cela sans une gifle. Uniquement au bruit des casseroles et au cri "Allez vous en tous, c'est à dire tous".
    Une révolution si exceptionnelle n'a pas mérité plus d'attention que ça de la part de la presse Canadienne.
    Évidemment, s'il vous faut du sang pour que vous en parliez, les Libanais préférent, j'en suis certain que vous continuiez à vous taire.