Le souque à la corde

Dans l’allocution qui a servi d’ouverture à la commission étudiant le volumineux projet de loi 40 sur la transformation des commissions scolaires, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a exprimé le souhait qu’on ne fasse pas dire à sa proposition ce qu’elle ne disait pas. Le risque n’est pas tant d’instrumentaliser le PL40 pour en tirer des scénarios fictifs, mais bien de passer à côté de l’essentiel, tant cette réforme est tentaculaire. Il s’agit d’un fourre-tout qui propose bien davantage qu’un changement de structures et suggère de redessiner la carte des pouvoirs autour de l’école et de son projet éducatif.

Le parfait projet de loi n’existe pas, ni non plus le tout-à-fait imparfait. Mais plus rares sont les ambitions législatives qui camouflent ce qu’elles n’ont pas annoncé. Et c’est peut-être là la plus grande faille du PL40, qui propose à travers 312 articles et deux annexes bien plus qu’une transformation des commissions scolaires en centres de services, mais une kyrielle de modifications qui laisseront le territoire scolaire québécois fragmenté et vulnérable à des intérêts peu outillés pour décider du sort des écoles.

Si l’idée de la CAQ est de « remettre l’école dans les mains de sa communauté », force est d’admettre que la communauté ne s’entend pas le moins du monde sur la manière dont doit s’opérer la gouvernance de l’école. Les dernières semaines d’audiences de la Commission de la culture et de l’éducation ont permis de voir qu’autour de ce projet de loi, une vaste opération de souque à la corde s’opère au grand jour.

Le registre des oppositions est vaste. Le fait d’abolir le principe d’élection au suffrage universel du côté des commissions scolaires francophones mais de le maintenir du côté des anglophones est discriminatoire, ont fait valoir certains. Le fait de donner aux parents 8 des 16 sièges au conseil d’administration des futurs centres de services est aberrant, ont déploré d’autres. Le fait de permettre au ministre de l’Éducation de « prendre toute mesure utile à l’application de la loi » — article 310 du projet de loi — est inquiétant, ont avancé des critiques, inquiets de la surcentralisation inscrite en filigrane d’un projet aux velléités pourtant décentralisatrices.

Dans une critique rigoureuse publiée mercredi dans Le Devoir, les dirigeants de l’Institut sur la gouvernance, Yvan Allaire et Michel Nadeau, attaquent le socle de gouvernance du projet de loi 40, qui n’a pas prévu les rouages nécessaires à la constitution de conseils d’administration crédibles et légitimes pour diriger les fameux centres de services qui prendront la place des commissions scolaires. « La crédibilité d’un conseil se mesure par le sentiment largement partagé que le conseil est composé de personnes intègres qui ont les connaissances et l’expertise pour composer avec les enjeux de l’organisation », écrivent-ils, une condition à laquelle ne répond pas la proposition Roberge.

Qui présidera aux destinées des écoles ? Dans un absolu un peu facile, souhaitons que ce soit des passionnés de l’éducation, des connaisseurs des rouages de l’appareil scolaire, des gens désintéressés — dans le sens de défenseurs d’un projet plus grand que leurs intérêts propres. Hélas, si les audiences des derniers jours sont annonciatrices de la suite, il y aura sans doute au passage quelques-uns de ces enthousiastes de l’Éducation, avec sa majuscule de noblesse pour bien marquer toute l’importance que revêt la formation des esprits humains, mais il y aura peut-être surtout des défenseurs d’intérêts trop éloignés de la réussite et de la formation des enfants.

Les contradictions et les oppositions sont trop imposantes autour du PL40 pour que le dernier acte d’adoption de ce volumineux projet se fasse dans l’exécution d’un bâillon, ainsi que plusieurs le craignent tant la session tire à sa fin. Ce gouvernement a fait la démonstration, en reculant sur une réforme de l’immigration bâclée, qu’il pratiquait la contrition et l’art de savoir reculer lorsqu’il le fallait. La sagesse et le bon sens politique commandent qu’il sache ici aussi prendre le temps de réviser les morceaux brinquebalants de sa réforme.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

6 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 15 novembre 2019 01 h 33

    Les amateurs.

    Dans un an, ce gouvernement d'apprentis sorciers sera devenu très impopulaire...

  • Bernard LEIFFET - Abonné 15 novembre 2019 08 h 56

    La loi 40, un outil utile pour le milieu éducatif québécois?

    Comme ancien enseignant de cégep je n'ai pas oublié les bons et les mauvais côtés rencontrés en dispensant mes cours, mais aussi le fonctionnement général de certaines commissions scolaires d'où venaient les étudiant(e)s du secondaire. Bien sûr, il y avait des inégalités propres à l'apprentissage de matières, en français, en maths, etc. Des questionnements concernant leurs notes de passage si extrêmes qu'il était emvisageable de rendre les cours plus faciles ou accessibles en regard des plus faibles, bref, niveler par le bas certaines attentes! C'était d'autant plus délicat que certains iront plus loin, à l'université, avec quelques cours d'appoint. Comme il n'y a rien de simple quand on enseigne une technique requérant des efforts soutenus propres au domaine choisi comme l'Électronique industrielle ()génie électrique), il faut consacrer beaucoup de temps et d'énergie pour rencontrer les objectifs (et les compétences) visés. Il faut avoir une moyenne acceptable avec peu d'échecs ou bien une bonne moyenne avec beaucoup d'échecs!
    Partout on entend qu'un nivelage vers le bas tend à s'imposer, ce qui évidemment nuit à la société. Comment la loi 40 peut-elle le modifier sans intervenants directs auprès des étudiants? Il faut avoir du personnel en nombre de spécialistes, de coordonnateurs et de services pour avoir l'heure juste, en évitant toute intrinsion politique dans le système. Outre l'enseignement dans de bonnes classes modernes, aérées, cela ne suffit pas, il faut avoir le plaisir d'y étudier, d'apprendre avec un but et d'être stimulé par un enseignant dont l'avenir doit être prometteur plutôt qu'incertain! Le phénomène de la pernanence est semble-t-il toujours en vigueur! Et puis, il y a ce manque d'enseignants diplômés que l'on remplace à la hâte par un sustitut qui n'a pas tout ce que le premier doit avoir! Oui, au Québec on nivelle tout par le bas, ce qui n'est pas à mon avis bon pour l'avenir dans le milieu éducatif.

  • Yvon Robert - Abonné 15 novembre 2019 09 h 20

    La tour de babel

    C'est la meilleure analyse faite depuis le dépôt PL40, comme disait René Levesque une chatte n'y retrouverait plus ses chats. '' time out '' on ne balaie pas une centaine d'années de l'histoire de l'Éducation primaire et secondaire en disant '' on l'a promis, on le fait ''. Le PL86 du PLQ est mort au feuilleton après avoir reçu une tonne de critiques comme le PL40, le ministre du temps a eu la sagesse de laisser tomber et de s'attaquer à la réussite scolaire.
    La raison principale du PL40 est la faible participation aux élections scolaires, alors ne devrions nous pas nous attarder aux raisons du désintéressement de la population francophone du fonctionnement de leurs écoles. J'en voie 2, longtemps les écoles francophones ont été contrôlées par l'Église, des religieux contrôlaient nos écoles, alors que les anglophones avaient pris leur affaire en main, ensuite l'omniprésence du ministère de l'éducation qui a davantage touché les francophones, plus instruits les anglophones envoyaient promener les fonctionnaires du ministère de l'éducation, il en était de même pour la formation des enseignants.

    C'est tout le système qui doit être réformé, vite une commission Parent 2.0 avant de tout détruire.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 15 novembre 2019 12 h 55

      @ M. Robert

      Le ministre Roberge est en train de faire la même erreur que son collègue à l'Immigration: bousculer et faire vite pour tenter de respecter une promesse électorale. La CAQ a promis d'abolir les commissions scolaires; elle ne les abolit pas, elle change le nom. Elle avait promos d'abolir les élections scolaires: autre promesse bafouée, car les anglophones conservent ce droit du suffrage universel.

      D'accord, pour une Commission Parent no 2.

      Ls pire conséquence de ce projet: elle remet le système entre les mains des fonctionnaires en donnant, aussi, beaucoup plus de pouvoirs au ministre.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 15 novembre 2019 19 h 50

      "La raison principale du PL40 est la faible participation aux élections scolaires, alors ne devrions nous pas nous attarder aux raisons du désintéressement de la population francophone du fonctionnement de leurs écoles."

      Facile à corriger: élections scolaires en même temps que les municipales; pis pourquoi pas, le vote électronique?.Le problème actuel du système:son aspect élitiste. Ce n'est pas dans les structures.

      Quant aux anglophones. le taux de partcipation était légèrement plus haut. Pourquoi? Parce qu'Ils forment une minorité: ils sont plus prèoccupés de la chose. Pour ma part, je suis un fan du "no taxation without representation". Je préfére voter pour une personne qui a l'audace de mettre son nom en vue de s'impliquer; cette personne étant répondante des écoles et des gens dans un secteur précis. Plutôt qu'une personne nommée par une poignée de parents. En n'oubliant pas que les commissaires actuels sont des parents et des grands-parents.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 15 novembre 2019 09 h 37

    Une grosse montagne qui accouche d'une souris miniature en remettant le système scolaire entre les mains des fonctionnaires

    Le ministre n'avait qu'à placer les élections scolaires en même temps que les municipales pour augmenter la participation démocratique.

    IL laisse miroiter le mythe d'une grande décentralisation vers les écoles. Dans le système public, ce ne peut qu'être limité...et cela pouvait très bien se faire dans le système actuel.

    IL accouche d'une patente qui remettra le système entre les mains des fonctionnaires. Par exemple, seul le directeur général, soit un employé, pourra parler au nom de l'organisation. Par exemple, 4 employés vont être sur le conseil d'administration; ils seront constamment en conflits d'intérêts.C'est comme s'il devait ^avoir un policier, un pompier, un col blanc et un col bleu au conseil de ville de Montréal.

    Quant aux 8 parents nommés sur le CA.C'est un secret de polichinelle, qu'une poignée de parents se présentent pour élire leurs représentants au conseil d'établissement.

    Siéger dans une organisation avec de gros budgets et de grandes responsabilités, ça demande des gens ayant beaucoup de temps et d'énergies à disposer.