Sprint final

Dans le cadre des négociations qui ont cours avec nul autre que Lucien Bouchard, le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, a lancé un ultimatum aux médecins spécialistes en les pressant de trouver une « perspective d’entente » d’ici vendredi. Déjà, le premier ministre François Legault avait évoqué le recours à une loi spéciale, insistant pour qu’une entente intervienne d’ici la fin de l’année.

Le président du Conseil du trésor et la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) s’étaient entendus pour négocier sur la base de données probantes en commandant à l’Institut canadien d’information en santé (ICIS) une étude comparative de la rémunération des médecins spécialistes dans les différentes provinces. Pressé, le gouvernement ne veut pas attendre que l’étude finale soit produite — on l’attend en décembre ou en janvier. Les données brutes suffisent, estime-t-il.

Du côté de la FMSQ, le point de vue n’est pas le même. Rien ne presse. Valide jusqu’en 2023, la généreuse entente, signée avec le gouvernement libéral, accordait aux médecins spécialistes 4 milliards de dollars de plus sous diverses formes, ce qui s’ajoutait aux augmentations considérables obtenues au cours des années précédentes. Mardi, sur les ondes de LCN, la présidente de la FMSQ, Diane Francoeur, affirmait : « L’entente est parfaite. » Parfaite pour qui ? La question se pose.

Les données brutes de l’étude de l’ICIS n’ont pas été rendues publiques ; les parties ont dit ne pas vouloir négocier sur la place publique. Mais une récente étude de l’Institut du Québec (IdQ), qui s’appuie sur les statistiques publiées par l’ICIS, montre que les médecins spécialistes québécois, dont la rémunération dépasse désormais, en termes absolus, celle de leurs confrères ontariens et même la moyenne canadienne, bénéficient d’une « surrémunération ».

Cette rémunération déjà excessive est amplifiée si on tient compte des salaires consentis aux autres professionnels de la santé. C’est le critère de l’équité : c’est au Québec que l’écart de rémunération est le plus grand entre les médecins et les infirmières, par exemple.

L’autre donnée intéressante de cette étude porte sur l’écart de richesse entre le Québec et le reste du Canada, ce qui reflète la capacité de payer des contribuables québécois. Si on regarde les choses sous cet angle, les médecins spécialistes québécois ont touché un peu plus de 50 000 $ de plus que leurs confrères du reste du Canada, au regard d’une rémunération de plus de 425 000 $ par an. Quant à la productivité des médecins québécois, elle est inférieure à la moyenne canadienne.

Que les médecins spécialistes soient trop payés après les hausses consenties sous le régime libéral, le fruit des négociations menées par l’ancien président de la FMSQ, Gaétan Barrette, ne fait pas l’ombre d’un doute. L’écart est sans doute plus près des 20 % (écart dans la rémunération en termes absolus ajusté pour le coût de la vie ou le salaire moyen) que des 9 % évoqués par François Legault. Par rapport à une rémunération globale de plus de 4 milliards par an, on peut parler de 800 millions, ce qui n’est pas très loin du milliard qu’avait sommairement calculé la Coalition avenir Québec en campagne électorale.

Récemment, les négociations entre le Conseil du trésor et la FMSQ ont tout de même connu quelques progrès. Ainsi, les médecins spécialistes, après avoir mis quelque 250 millions sur la table, ont haussé leur offre à 400 millions, une concession qui a reçu l’aval des membres du syndicat.

L’empressement de François Legault, qui se fait un point d’honneur de remplir ses promesses électorales, pour le meilleur ou pour le pire, s’explique par les négociations qui s’amorcent avec les employés de l’État pour le renouvellement de leurs conventions collectives. Lors de sa mise à jour économique et financière, le ministre des Finances, Eric Girard, a même indiqué que les sommes récupérées auprès des médecins pourraient servir à augmenter les salaires et à améliorer les conditions de travail des employés de l’État, à commencer par les autres professionnels de la santé.

De leur côté, les médecins spécialistes semblent conscients du tort que leur cause dans l’opinion publique leur rémunération inique. Certains s’en fichent ; d’autres reconnaissent que l’avidité dont fait preuve la confrérie nuit à la relation qu’ils entretiennent avec leurs patients.

Forte d’un jugement de la Cour suprême qui confirme l’obligation d’un gouvernement de négocier de bonne foi avec ses employés, la FMSQ croit que les tribunaux lui donneraient raison en invalidant une loi spéciale. Mais au bout de cinq ou six ans de procédures. Cinq ou six ans d’acrimonie dont les médecins, leurs patients et le réseau peuvent se passer.

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4 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 novembre 2019 08 h 51

    Le pistolet de départ


    Il fut un temps où Le Devoir s'employait à analyser les questions litigieuses avec d'autant plus de minutile qu'il s'agissait de faire échec à une opinion mal informée. Aujourd'hui, l'éditorialiste montre une nouvelle fois qu'il entend être aux premières loges. Pas juste à relayer les «évidences» concernant la rémunération des spécialistes pour faire la meilleure figure parmi les gérants d'estrade populistes, mais qu'on lui reconnaisse éventuellement le mérite d'avoir lancé le «sprint final».

    Prochain épisode de cette déjà longue série de courses dans le mur, à mettre avec la loi sur l''immigration, celle sur la laïcité, le reglèment sur le PEQ, l'abolition des commissions scolaires... Comme les autres fois, l'essentiel n'étant pas d'emprunter les bons corridors de course, mais d'en donner pour leur argent à ceux dont le jugement est déjà fait et dont on ne s'embarassera surtout pas de les faire réféchir. On n'est quand même pas idiot au point de douter qu'on sait... à peu près, que les «salaires» des spcécialistes sont «iniques».

    Maintenant qu'il a fait tonner son joujou (on l'applaudira!), qui se donnera la peine de rappeler que la dernière entente n'avait pour effet que de permettre au gouvernement d'honorer ses engagements antérieurs en finissant d'en reporter le paiement, sans ajouter de nouvelles sommes qui ne soient associées à de nouveaux services. Faire autrement aurait exigé qu'on renie sa signature. On n'est pas au PQ.

    Si ce dénouement était honorable, nul ne prétendra jamais qu'il était légitime absolument. La FMSQ aurait pu faire d'autres concessions encore, mais il est peu probable que nos arbitres auraient de toute façon renoncé à leur posture de censeurs. Si de nouveaux reculs sont à portée, pour la CAQ, c'est seulement parce qu'il jouit d'un rapport de force favorable. Pas du tout parce que la démonstration serait faite que ceux-ci sont justifiés.

    Les étutdes auraient pu aider à y voir plus clair. Legault s'en balance. Une autre fois.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 13 novembre 2019 12 h 54

      Je ne comprends vraiment pas votre charge envers l'éditorialiste, qui je crois s'est efforcé de camper le décor de manière objective avec des données pertinentes. L'accuser de vouloir "être aux premières loges" pour "lancer le sprint final" revient à lui faire un procès d'intention.

      Je retiens de votre intervention que vous ne reprochez pas tant au gouvernement actuel son attitude sur le fond de l'affaire mais plutôt la manière avec laquelle il agit, par sa précipitation à vouloir imposer ses vues en profitant du rapport de forces que lui donne l'opinion publique sans attendre que toutes les données de l'étude commandée soient disponibles.

      On peut certes le déplorer et accuser le gouvernement de populisme primaire dont le but premier serait de vouloir gommer le plus rapidement possible de la mémoire collective sa dernière gaffe concernant le dossier du PEQ. Étant donné que celle-ci a été causée principalement par l'empressement brouillon du ministre à imposer ses vues, on ne peut effectivement que s'inquiéter de la tournure des choses dans le nouveau front qui est ouvert avec les médecins spécialistes.

      Il faut toutefois garder en mémoire qu'à l'époque de la dernière entente, on ne savait pas vraiment si celui qui représentait le précédent gouvernement à la table de négociations apposait sa signature en tant que ministre en titre ou en tant qu'ex-président du syndicat. Au vu des termes de cette entente, on est effectivement en droit de se demander si ce dernier était au service des intérêts de la population ou seulement de ceux des membres de sa caste.

      Dans ce contexte, prétendre que le gouvernement renierait sa signature en évoquant l'ancienne volte-face du PQ revient à comparer des pommes et des oranges. Le gouvernement de René Lévesque avait renié sa propre signature, une première qualifiée d'odieuse avec raison, alors que ce ne sera pas la première fois qu'un gouvernement irait à l'encontre de ce qu'avait commis son prédécesseur.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 novembre 2019 14 h 26

      Merci monsieur Morin.

      Vous avez tout à fait raison : je reproche à l'éditorialiste de se contenter de prendre le relais de la désapprobation publique sans y ajouter la moindre justification additionnelle et, tout au contraire, de faire passer pour évidences ce qui ne l'est pas du tout. En fait, bien peu de gens sont capables de maîtriser convenablement tous les tenants et aboutissants de ce règlement. Notre journal choisit une nouvelle fois de faire comme si l'entente était inique à sa face même. Jugement dont je doute que l'éditorialiste soit raisonnablement capable. Voilà.

      Petite précision : Gaétan Barrette a été écarté de la négo, à son très vif déplaisir, faut-il le rappeler. Si on y tient, on pourrait mettre en cause la bonne foi du négociateur actuel de la FMSQ, maître Lucien Bouchard. On ne le fera pas parce que cela ne serait pas au bénéfice de la démonstration. A moins de présumer qu'il serait devenu parfaitement cynique, on aurait plutôt lieu de croire que s'il y a apposé sa signature, c'est qu'elle lui paraissait dans le meilleur intérêt non seulement des médecins, mais d'une société dont il n'a sans doute pas cessé de penser qu'elle doive vivre selon ses moyens et traiter tous ses citoyens avec justice et équité. Mais, justement, ce n'est pas du tout de ce genre de choses qu'il doit être question, mais de ces données factuelles dont la connaissance devrait suffire à nous faire agir correctement.

  • Claude Gélinas - Abonné 13 novembre 2019 11 h 06

    La cupidité !

    Ce qualificatif est malheureusement partagée par un grand nombre de personnes dans cet appétit démesuré de certains médecins spécialistes qui banalisent la capacité de payer des contribuables en utilisant sans vergogne des comparatifs à l'échelle canadienne, comparatifs refusés par le Gouvernement pour les employés de l'État.

    Quant à la réputation des médecins spécialistes mis à mal par cette entente déraisonnable, elle se réduit comme peau de chagrin.

    Heureusement, certains de ses membres payés près d'un demi million de dollars dénonçent en privé cette entente en se déclarent prêts à réduire leur traitement de 20 %. Ce qui s'appelle avoir une conscience sociale.

    Quant à la la levée de boucliers de la Présidente de leur Fédération qui parle de guerre contre le Gouvernement et de négociations secrètes elle ne contribue en rien à faire diminuer la pression alors que la population sur cet enjeu est du côté du Gouvernement.