Le nationalisme comme levier

Le chef intérimaire du Parti libéral du Québec, Pierre Arcand, croit que François Legault a subi un « dur réveil » au lendemain des élections fédérales qui reportaient Justin Trudeau au pouvoir, mais avec un gouvernement minoritaire. Selon le chef de l’opposition officielle, le résultat sur lequel le gouvernement caquiste tablait, c’est l’élection d’un gouvernement conservateur minoritaire, avec la balance du pouvoir au Bloc québécois.

Le raisonnement est un peu court. Certes, Andrew Scheer a donné son aval à une déclaration de revenus unique administrée par Québec, une des demandes que François Legault avait formulées durant la campagne électorale. Le chef conservateur s’était aussi montré ouvert à accorder plus de pouvoirs au Québec en matière d’immigration, tout en prônant le respect des compétences des provinces. En outre, bien que rien de concret ne fût dans les cartons, le troisième lien à Québec souriait aux conservateurs.

Mais il y avait un revers à la médaille que l’élection d’un gouvernement libéral éloigne. Les conservateurs représentaient une réelle menace pour la Bourse du carbone à laquelle participe le Québec. Ils proposaient d’éliminer cette « taxe » sur le carbone et le gouvernement Legault aurait pu se retrouver Gros-Jean comme devant avec un système d’échange d’émissions de gaz à effet de serre (GES) devenu inopérant. En outre, l’arrivée des conservateurs aurait entraîné des coupes majeures dans les dépenses de l’État fédéral, ce qui ne présageait rien de bon pour les transferts en santé et les investissements en infrastructures que caresse le gouvernement Legault, notamment en transport collectif dans la région de Montréal et à Québec. De même, le corridor énergétique transcanadien dont Andrew Scheer faisait la promotion était une idée qui répugnait au gouvernement caquiste même si, en l’absence d’un projet d’oléoduc viable au Québec, cette menace apparaissait bien lointaine, surtout dans un contexte de gouvernement minoritaire.

Contrairement à ce que pense Pierre Arcand, que le Bloc pût disposer de la balance du pouvoir n’aurait pas constitué un avantage pour le gouvernement caquiste. Bien au contraire. À coup sûr, une telle situation aurait braqué le Canada anglais : toute concession faite au Québec serait apparue comme une trahison. Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, ne s’y est pas trompé mardi : ce n’est pas au Bloc d’assumer le « fardeau » de faire tomber ou de ne pas faire tomber le gouvernement. Mieux vaut laisser cette prérogative au Nouveau Parti démocratique.

En conférence de presse, François Legault s’est targué d’avoir fait perdre sa majorité au gouvernement Trudeau en exigeant des partis fédéraux qu’ils ne contestent pas, une fois au pouvoir, la Loi sur la laïcité. « L’élection montre avec ce gouvernement minoritaire que le message que j’ai passé a été entendu », a-t-il affirmé. Au cours d’un entretien avec Justin Trudeau mardi matin, il lui a répété qu’Ottawa doit « respecter la grande majorité des Québécois ». Selon lui, si un parti fédéral espère former un gouvernement majoritaire, il doit appuyer la loi 21 « la prochaine fois ».

Pour François Legault, il est clair que l’essor du Bloc est lié à sa défense de la loi 21 et des « valeurs québécoises ». C’est le vote « nationaliste » qui s’est ainsi exprimé, un nationalisme dont le gouvernement caquiste se fait le champion. Le premier ministre, qui a dit avoir lu l’ouvrage de Stephen Harper (Right Here, Right Now : Politics and Leadership in the Age of Disruption), estime d’ailleurs que le nationalisme prendra de plus en plus d’importance au Québec comme ailleurs.

Le regain de vie du Bloc n’est pas un appui à la souveraineté, soutient le chef caquiste. Sur ce dernier point, on ne peut que lui donner raison, d’autant plus que le Bloc s’est littéralement collé à la CAQ.

Si l’enjeu de la laïcité est un facteur important dans le recul libéral au Québec, ce n’est pas le seul. D’évidence, les intérêts de la nation québécoise sont beaucoup plus diversifiés.

Les principales promesses des libéraux et des néodémocrates empiètent sur des champs de compétence du Québec, en éducation, en environnement et en santé — on pense à un programme fédéral d’assurance médicaments, notamment. Le « caractère national » du Québec devra être respecté, insiste François Legault. Du côté du NPD, on est prêt à accorder à l’État québécois un droit de retrait avec pleine compensation. Puisse la position néodémocrate inspirer Justin Trudeau.

Tant que leur gouvernement survivra, les libéraux viseront à recouvrer la majorité et les néodémocrates voudront augmenter leurs appuis. Qui plus est, Justin Trudeau a besoin d’amis, lui qui doit composer avec six premiers ministres provinciaux d’allégeance conservatrice dont certains sont carrément hostiles. Dans ce contexte, le gouvernement Legault jouit d’une position renforcée face à Ottawa.

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6 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 23 octobre 2019 06 h 08

    Tant que 1982 ne sera pas réglé


    Les libéraux provinciaux sous les gouvernements Charest et Couillard ont lamentablement failli à bien représenter le Québec. Dans la position où se trouve son parti, M. Arcand devrait se garder une petite gêne...

  • Claude Bariteau - Abonné 23 octobre 2019 06 h 52

    Ce parti, le PLQ, pense que la gifle du PM Trudeau n’en était pas une lorsqu’il a rejeté le projet Couillard-Fournier et imagine que les élections du 21 octobre ont « déculotté » le PM Legault en lui soutirant sa ceinture bleue et ses bretelles à la fleur de lys.

    Il erre comme vous errez en disant que le BQ s’est vêtu en caquiste du caquistant alors qu’il s’est défini en bloquiste qui entend défendre les intérêts défendables du peuple québécois au parlement du Canada.

    Faire ça n’est pas par définition une maladie « nationaliste ». C’est plutôt prendre pour base d’affirmation l’État du Québec et les vues des Québécois et des Québécoises qui s’y expriment avec le support du peuple québécois qui dépasse de loin les 37,4% d’appuis de la CAQ aux élections de 2018.

    En passant, ce peuple a pour langue le français qu’il a rendu officielle, s’exprime dans cette langue et peut penser son avenir dans les termes qui lui conviennent quant au « vivre ensemble » qu’il partage.

    La politique est plus qu’une partie d’échec à dix mains pour placer ses pions sur une table de référence. Elle se nourrit aussi de la pensée, de l’imaginaire parce qu’il existe d’autres tables de référence que la table canadienne.

    En voulant coûte que coûte que le PM Legault joue sur la canadienne, vous négligez les autres tables.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 octobre 2019 07 h 52

      Vous avez raison M. Bariteau encore une fois. Que Trudeau touche à la loi 21 et ce sera un branle-bas de combat pour les Québécois.

      Ceci dit, il y avait un sondage ce matin où les deux tiers des « Canadians » demandaient la démission d’Andrew Sheer. Ce que ce parti a besoin, c’est un candidat modéré qui épouse les valeurs du conservatisme tout en étant de son temps et de l’héritage que nous ont laissé les Lumières. En bref, un type de « Brian Mulroney ». Qu’ils trouvent un candidat de cette envergure, et il sera impossible de les déloger du pouvoir.

      Curieusement, personne ne parle du leadership de Jagmeet Singh qui a réduit le parti néo-démocrate à un statut de tiers partis (44 comtés à 24). Et, sans la présence de piliers néo-démocrates comme Charlie Angus de la région de Timmins, ce parti aurait disparu de la carte politique. Je suis originaire de Timmins et les gens là-bas disaient qu’ils ne voulaient pas voté pour l’homme au turban, mais pour M. Angus. Cela dit tout. Singh ne passe pas nulle part au Canada à part que dans des très petites enclaves issus de l’immigration. Pourquoi un Indien, qui est en conflit ouvert avec les Sikhs, voterait pour lui? Poser la question, c’est y répondre. Si les néo-démocrates ne changent pas de cheval, ils seront rayés de la carte politique à la prochaine élection dans deux ans.

      Le Bloc québécois est la réponse des Québécois à l’immigration qui prend des allures d’invasion. Le Bloc québécois est la réplique des Québécois aux valeurs véhiculées par les courtisans du pouvoir libéral qui vendraient leur âme pour des votes. La question à poser est celle-ci : Pourquoi les immigrants vivant au Québec, certains depuis quelques générations, n’épousent-ils pas les valeurs des gens qui ont créé cette société où ils veulent vivre? Encore une fois, tous les doigts pointent vers cette infamie qu’on appelle le multiculturalisme où toutes les cultures sont sur un pied d’égalité, qu’elles soient rétrogrades ou non. Misère.

  • Michel Lebel - Abonné 23 octobre 2019 08 h 02

    Le nationalisme...

    Chacun sa ''tasse de thé''; le nationalisme n'est pas la mienne. Je n'aime pas le ''nous'' qui a toujours une forte tendance à exclure l'autre.

    M.L.

    • Sylvie Paré - Abonnée 23 octobre 2019 19 h 24

      Parlant d'exclusion; ceux qui refusent le Québec et son fait français excluent. Ils y plein "d' autres" au Québec qui excluent la majorité historique de leur champ existentiel qui sont méprisants. Ce que vous dites est le cliché de la bien pensance.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 23 octobre 2019 10 h 14

    Le retour de la nation, en force ?

    Le retour de la nation, en force ?

    La nation :

    L'élection de Legault a marqué un changement de paradigme (cadre stratégique), la nation historique qui avait congédié le référendisme, a refait sa cohésion dans un véhicule (la CAQ) qui a repris le contrôle de l'État). Le Bloc a accroché son wagon à cet engin, ce qui mène au retour de la nation dans le jeu politique.

    En force ? :

    Tout dépendra de l'ajustement stratégique du Bloc et de Legault dans le contexte des réactions très fortes de l'Alberta et de la Saskatchewan, face à la réélection de Trudeau...La clé, un changement de stratégie sur ...la péréquation .

    Le contexte.

    L'Alberta a l'intention de faire un référendum pour remettre en cause la péréquation ; un levier pour faire valoir ses intérêts énergétiques. Ce qui suppose une attaque de l’article 36 de la constitution et une obligation de négocier pour Ottawa suite à la décision de la Cour suprême dans le renvois sur la sécession du Québec ( 1998). Donc la possibilité d'une ronde constitutionnelle.

    Jusqu’à maintenant, la position du Québec et du Bloc a été de défendre le statu quo et donc de se positionner dans le camps ... d'Ottawa (youtube; les souverainistes dans le camps de Trudeau) .

    Dans le contexte de forte tension entre les provinces de l'Ouest et un gouvernement centrale affaiblie.Le Québec doit revoir sa position, et faire alliance avec l'Alberta, en adoptant une stratégie audacieuse : proposer l’abandon de la péréquation pour la récupération de son pouvoir de taxation direct, cédé à Ottawa pour son effort de guerre et qu'il n'a pas retourné la paix revenue.
    C'est pour le retour de ce pouvoir de taxation direct que les Duplessis, Lesage et Johnson (père) ont mené une lutte contre le pouvoir centrale.

    Avec cette stratégie, le Québec s'inscrirait dans la perspective de cette lutte historique pour notre libération fiscale : « Les impôts c'est la liberté » Maurice  Duplessis
    Au passage, le Québec pourrait suggérer au prov