La recette fiscale libérale

En 2015, l’aspirant premier ministre Justin Trudeau avait convaincu les électeurs de l’importance d’investir massivement dans les infrastructures pour éviter le ralentissement économique en vue, même si pour cela il fallait creuser temporairement un déficit d’une dizaine de milliards.

Parallèlement, il proposait de réduire les impôts des familles et d’augmenter ceux des contribuables les plus riches pour attirer vers lui l’électorat composé majoritairement de salariés de « la classe moyenne et de ceux qui travaillent fort pour en faire partie ».

Quatre ans plus tard, les libéraux ne parlent à peu près plus d’infrastructures, surtout pas de leur fameuse Banque de l’infrastructure, qui paraît n’exister que pour justifier les salaires exorbitants de ses dirigeants. Mais ils ont tout de même retenu l’idée de promettre encore des baisses d’impôt pour les familles tout en répondant timidement aux critiques incessantes qui lui demandent de combattre l’évasion fiscale et de taxer les multinationales du numérique.

Quant aux déficits budgétaires, l’équipe Trudeau est parvenue à convaincre les électeurs et même les milieux d’affaires qu’il ne fallait plus s’en inquiéter, aussi longtemps que le ratio dette-PIB ira en diminuant, ne serait-ce que d’une fraction de point de pourcentage annuellement.

Ce choix comporte cependant un risque. Rappelons-nous que le déficit fédéral sous Stephen Harper était passé de 5 milliards en 2008 à 54 milliards l’année suivante à cause de la crise financière.

La reproduction d’une récession semblable amènerait le déficit qui est aujourd’hui de 20 milliards à un niveau pouvant atteindre de 70 à 100 milliards en un rien de temps, avec des conséquences désastreuses et durables sur les programmes. Nous n’en sommes pas là, heureusement pour nous et pour le parti de M. Trudeau, qui en profite pour multiplier des engagements qui vont des plus pertinents aux plus ridicules dans une sorte de circulaire Canadian Tire remplie de soldes aguichants.

Il n’y a pas de plan d’ensemble, pas d’objectif de transformation sociale ou économique dans cette plateforme. À titre d’exemple, on ne niera pas l’intérêt de hausser la déduction personnelle de base de 12 000 $ à 15 000 $ dans le calcul de l’impôt (une baisse d’impôt annuelle de 6 milliards), d’augmenter de 730 $ par année la prestation de la Sécurité de la vieillesse des plus de 75 ans (2,2 milliards), de doubler la prestation pour les enfants handicapés (534 millions) et d’augmenter de 15 % l’allocation pour les enfants de moins d’un an (229 millions).

De même en est-il de l’amélioration des prestations de maladie du programme d’assurance-emploi et même de la création d’une nouvelle prestation pour les salariés victimes d’une fermeture d’entreprise : ce sont là autant de mesures intéressantes mais qui ne s’inscrivent dans aucun plan social ou économique d’ensemble. Quel avenir réserve-t-on à notre système de santé et de sécurité sociale ? À nos infrastructures stratégiques ? À la recherche et au développement dans nos entreprises ? À la productivité et à la pénurie de main-d’oeuvre ? À la place de l’intelligence artificielle ?

Puis, quel objectif incontournable a poussé un parti fédéral à s’engager à créer une « bourse » de 2000 $ pour les familles qui voudront faire du camping dans un parc national ? N’est-ce pas ce même gouvernement qui a aboli le crédit d’impôt pour le transport en commun, jugé inefficace ?

À la colonne des revenus, les libéraux proposent d’ajouter une taxe de 10 % sur les biens de luxe (voitures, bateaux, etc.) et une autre de 1 % à l’achat d’immeubles par des étrangers. Ils promettent aussi une taxe de 3 % sur les recettes encaissées sur certains services numériques offerts par les multinationales du Web.

Des mesures très intéressantes, certes, mais qui ne rapporteront pas beaucoup au total parce que peu certaines. Quant à la perception de la TPS, il faudra attendre les résultats des travaux au sein de l’OCDE avant de crier victoire. Cela dit, les libéraux ont enfin compris le bon sens et il faut s’en réjouir.

Si pour les dizaines d’engagements introduits à la pièce, avec pour seul objectif de séduire, les libéraux ne se gênent pas pour dépenser 57 milliards de plus en quatre ans, leur plateforme ne prévoit que 25 milliards en nouvelles recettes, dont au moins la moitié sont incertaines, selon l’analyse du Directeur parlementaire du budget.

Même après 10 années de croissance continue dont elle a largement profité, l’équipe libérale mise essentiellement sur la perception positive qu’ont bon nombre d’électeurs de la Colombie-Britannique, de l’Ontario et du Québec de la situation économique. Croisons-nous les doigts s’ils sont réélus de façon majoritaire puisque l’avenir pourrait être moins rose que prévu.

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2 commentaires
  • René Pigeon - Abonné 2 octobre 2019 15 h 19

    les critères : justice fiscale vs efficacité et importance des revenus ?

    L’éditorialiste invoque parmi ses critères l’efficacité et le bon sens d’abord : « N’est-ce pas ce même gouvernement qui a aboli le crédit d’impôt pour le transport en commun, jugé inefficace ? (…) les libéraux ont enfin compris le bon sens et il faut s’en réjouir » pour finalement les minimiser : « Des mesures très intéressantes, certes, mais qui ne rapporteront pas beaucoup au total parce que peu certaines. »

    La justice fiscale n’est-elle pas un sous critère primordial quelle que soit l’importance des revenus ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 octobre 2019 16 h 00

    Excellent édito

    Bravo !