Courir à sa perte

Dimanche, deux coureurs sont décédés au bout de leur course à pied, l’un à Montréal, l’autre à Ottawa. La mort est toujours teintée d’absurdité, mais lorsqu’elle frappe au fil d’arrivée, là où se termine une course pour la vie et la santé, elle franchit des sommets de sottise.

Ces deux disparitions tragiques ne sont pas inédites : d’autres marathons avant ceux de dimanche ont enregistré des morts subites, le dépassement de soi et l’activité extrême n’étant pas sans risque. Il suffit de lire la décharge juridique que tous les coureurs doivent signer avant de s’engager sur un parcours de sueur et de douleur pour comprendre qu’on ne s’aventure pas sur le bitume sans s’être minimalement posé quelques questions essentielles, dont celle-ci : est-ce que mon état de santé me permet l’aventure ? Le coroner qui enquêtera entre autres sur l’arrêt cardiorespiratoire de Patrick Neely, 24 ans, qui s’est effondré à un kilomètre de l’arrivée à Montréal dimanche, pourra peut-être répondre à cette interrogation lancinante, car il semble que le jeune homme souffrait d’un trouble cardiaque, au point de l’avoir indiqué sur son dossard.

Au moment où ces lignes étaient écrites, l’organisation du Marathon de Montréal se targuait d’avoir bien orchestré l’événement d’hier, dont on dit qu’il s’est produit dans une désorganisation certaine. Tout près de l’arrivée, là où tous les marathons du monde concentrent leurs équipes de secours car c’est juste avant l’aboutissement que les pièges de l’ultra-endurance se dressent, on a eu du mal et on a mis du temps à secourir de manière efficace M. Neely. Les organisateurs prétendent que tout y était : ambulances, secouristes, défibrillateurs. Le coroner permettra de distinguer le vrai du faux.

La France fait peut-être rager bien des coureurs d’expérience en exigeant d’eux qu’ils montrent patte blanche avant de s’inscrire à une course, mais cette obligation de présenter soit une licence sportive, soit un certificat médical confirmant l’absence de contre-indication pour la participation à l’événement s’inscrit en parfaite cohérence avec le règne de la démocratisation des sports extrêmes, qu’on s’imagine accessibles à tous, alors qu’ils ne le sont pas tout à fait. La France est inspirante.

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a ouvert la porte lundi à une révision des pratiques pour atténuer les risques. Les responsabilités sont à partager : des règles du jeu plus claires, des organisateurs plus vigilants et efficaces, des secours disponibles et rapides et des coureurs avisés.

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5 commentaires
  • François Langlois - Abonné 24 septembre 2019 06 h 35

    L'origine du marathon...

    Juste au cas où on l'aurait oublié, la légende veut que le premier marathon ait été couru par un soldat de la Grèce antique désireux de relater la victoire de Marathon en courant jusqu'à Athènes, ce qu'il fit et, une fois la nouvelle annoncée, il mourut d'épuisement...

    Un tel type d'exercice extrême n'a rien à voir avec la santé, bien au contraire. Il a plutôt tout à voir avec l'obsession de la performance qui caractérise notre époque, tout comme la fuite en avant, que cette course symbolise, au détriment d'une réelle vie saine.

    À quand un marathon de la relaxation?

    • Christian Dion - Abonné 24 septembre 2019 09 h 06

      Tout à fait d'accord. J'ai pratiqué la course à pieds pendant 25 ans à raison de 10kms à chaque 2 jours. C'est la maladie ( SEP) qui m'a empêché de continuer, et je me suis toujours refusé de participer à quelque marathon que ce soit car beaucoup trop exigant pour le corps. Il ne faut pas voir seulement la journée même du marathon mais aussi tous les 25-35 kms courrus plusieurs fois à l'entrainement nécessaire à sa réalisation. Même le cardiologue Juneau, en entrevue, lui-même adepte de cette activité ne recomandait pas le marathon pour les mêmes raisons.
      Cela me fait penser à cette obsession pour plusieurs d'atteindre coute que coute le sommet de l'Éverest avec tous les risques que cela comportent. Comme on dit: ``Tout le monde le fait, fais le dont.``
      Christian Dion.

  • Marc Therrien - Abonné 24 septembre 2019 06 h 50

    Courir après ce qui nous échappe


    On se souvient que le marathon de Montréal avait été annulé en 2017 pour cause de canicule. Il devient paradoxal qu’une activité visant la promotion de l’activité physique et de la santé chez le plus grand nombre entraîne un risque pour la santé publique quand des dizaines de personnes bien portantes mobilisent les services d’urgence-santé et des urgences des hôpitaux. À chaque fois que cet engouement pour le marathon et le triathlon entraîne le décès d’une jeune personne, on constate qu’il s’agit là d’une des voies possibles pour la poursuite de cet idéal collectif de mourir en santé.

    Marc Therrien

  • Gabriel Rompré - Abonné 24 septembre 2019 12 h 31

    La France inspirante?

    L'idée française d'exiger un certificat médical pour s'engager dans la plupart des activités sportives (il en faut aussi pour pratiquer un art martial, entre autres) est bien intentionnée. Par contre, dans les faits, c'est malheureusement lourd et inutile. On se présente en cabinet de médecin qui nous pose deux ou trois questions générales et nous voilà doté du fameux billet. C'est une perte de temps pour les sportifs potentiels et les médecins. Au Québec, où il est difficile de voir un médecin dans les meilleures circonstances, ce serait une barrière qui se révèlerait difficile à surmonter pour la plupart des usagers qui veulent seulement participer à une ligue de garage.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 24 septembre 2019 19 h 22

    La faucheuse

    On sent que l'auteure est plus à l'aise sur ce sujet très radio-canadien. En effet, dans chaque émission du matin du média canadien, à Québec ou à Montréal, très régulièrement un petit sermon sur les vertus de la course à papatte. Ça doit figurer dans une directive interne.

    Je reprendrais mon commentaire de 2016, en vrac:

    Le sens de la vie
    La course à pied est très symptomatique de notre époque: aller en courant nulle part ailleurs pour ne rien y faire.

    Le coté environnement
    Les coureurs devraient être payés par les villes, car pour l'instant, ils filtrent gratuitement l'air pollué de nos bords de route. Greta contente.

    Le coté MTV (M'as-Tu-Vu)
    Il ne faut pas croire ceux qui affirment courir pour eux-mêmes, seulement pour se sentir bien. Le point le plus important est le théâtre social. Courir tout de fluo vêtu est avant tout un signal à son prochain, souvent à sa hiérarchie. On fait ainsi partie du coté brillant de la Force, on se fond dans cette «communauté idéale».
    Bref, on est une bonne personne crédible, fiable et courageuse.

    Le coté hygiénisme sportif
    Effectivement, les «photos de jeunesse souriante et dynamique, de galbes fessiers, de cuisses proportionnées, de corps sculptés .. » font souvent penser à d'autres époques où le triomphe de la volonté et les dieux du stade devaient probablement être le rempart infaillible contre les affreux, sales et méchants.

    Le coté sombre
    On court aussi pour oublier, avec l'amnésie d'un hamster tournant inlassablement dans sa roue, la peur au ventre. On ne regarde pas la beauté du monde dans lequel on court. On regarde le sablier. On ne parle à personne, ça fait perdre le souffle et le rythme.
    Car, derrière chaque coureur, il y a une ombre capuchonnée avec une grande faux.
    Elle rattrapera de toute façon le coureur, même si celui-ci accélère la foulée.
    Et le coureur croit planifier. En accélérant, il pense arriver en retard à sa dernière demeure.

    Vive la marche ! :-)