Danger sur tous les fronts

Une semaine après des attaques qui ont paralysé la production pétrolière en Arabie saoudite, les États-Unis et l’Iran semblent incapables de trouver une résolution pacifique au litige.

Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a qualifié le bombardement des installations d’Aramco d’acte de guerre de l’Iran, en se fiant aux renseignements colligés par l’Arabie saoudite, un allié plus que douteux. Les rebelles houthis, à qui l’Arabie saoudite livre une guerre impitoyable au Yémen, continuent de revendiquer l’attentat, bien que des doutes subsistent sur leurs capacités d’orchestrer une attaque d’une telle précision. L’Iran nie toute implication, mais son influence sur les Houthis est bien connue.

Le ministre des Affaires étrangères iranien, Javad Zarif, a promis une guerre ouverte si les États-Unis ripostent à l’attaque qui a montré toute la vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement mondiale en pétrole. Plus d’une dizaine de drones ou de missiles ont plombé en un instant la moitié de la capacité de raffinement de l’usine d’Abqaïq. Le marché a été privé de 5,7 millions de barils par jour, soit 5 % de la demande mondiale. Des dommages majeurs furent infligés avec peu de moyens.

Et Donald Trump, dans tout ça ? Jusqu’ici, il a résisté aux appels des va-t-en-guerre au sein des républicains, mais non sans gazouiller une menace et son contraire dans le style incohérent qu’on lui connaît. Son plus gros impair est d’avoir déclaré qu’il attendrait le son de cloche de l’Arabie saoudite avant de décider de la marche à suivre. Trump devrait garder en tête que le conflit larvé entre les États-Unis et l’Iranen cache un autre, et c’est l’inextricable guerre de domination régionale au Moyen-Orient que se livrent l’Arabie saoudite et l’Iran, directement ou par milices interposées, au Yémen, en Irak et en Syrie.

Les sanctions économiques imposées par les États-Unis font mal à l’Iran, ce qui pourrait expliquer la recrudescence des escarmouches dans le golfe Persique. Cette dialectique de l’escalade est stérile. Depuis que les États-Unis ont renié l’accord encadrant le développement nucléaire de l’Iran, en mai 2018, ils appliquent une stratégie de la « pression maximale », en durcissant les sanctions, dans l’espoir futile d’obtenir des concessions du régime Khamenei. Et l’Iran riposte en s’attaquant à un intérêt vital des États-Unis : la chaîne d’approvisionnement en pétrole. Ces provocations mutuelles ouvrent un nouveau chapitre inquiétant dans l’histoire affolante du Moyen-Orient.

Une fois dégonflés de leur hyperbole, les discours des leaders américain et iranien témoignent d’une volonté de trouver une résolution pacifique au conflit. Pour y parvenir, il faudrait compter sur des canaux diplomatiques stables, mais Donald Trump les a fait voler en éclats en déchirant l’accord signé par son prédécesseur, Barack Obama. L’entente sur le nucléaire iranien avait peut-être des défauts, mais après 12 ans de négociations, elle avait le mérite de jeter les bases d’une nouvelle relation entre l’Iran et les États-Unis et de fournir à leurs représentants un cadre formel de discussions pour aborder leurs différends.

Le travail de sape de Donald Trump à l’encontre du multilatéralisme et des instances de coopération internationale explique en partie le marasme actuel. Le Congrès devra le garder à l’oeil pour le reste de sa présidence.

 

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3 commentaires
  • Jean-Paul Carrier - Abonné 21 septembre 2019 17 h 53

    "Le marché a été privé de 5,7 millions de barils par jour, soit 5 % de la demande mondiale" Brian Myles, Le Devoir. En fait le marché n'a pas été privé de 5.7 millions de barils, le KSA ayant puisé dans ses énormes réserves.
    Pourquoi Trump agit-il ainsi avec l'Iran? Rien à voir avec la guerre intestine entre Shiite et Sunnite (Iran/KSA).
    La stratégie de Trump est de nuire économiquement le plus possible à l'Iran, ennemi juré d'Israël. C"est également pour aussi peu que le JCPOA fut ratifié sous Obama, même si les négociations ont débuté sous un régime républicain. Dans toute cette histoire, la question est de savoir qui des belligérants est le plus dangereux. Est-ce la coalition des E.U, KSA et Israël ou l'Iran? Un regard sur l'histoire contemporaine est très révélateur. Pour avoir travaillé dans la région (KSA, Israël, Iran, Qatar, Kuwait, etc.), mon choix est très facile.

    Jean-Paul

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 septembre 2019 19 h 53

    … à FLAIRER le danger !?!

    « Le travail de sape de Donald Trump à l’encontre du multilatéralisme et des instances de coopération internationale explique en partie le marasme actuel. » (Brian Myles, Le Devoir)

    De quel marasme la présidence états-unienne est-elle imputable de responsabilité lorsque tout le monde sait que, du Moyen-Orient, l’Iran ne cesse d’alimenter inutilement des tensions-passions anti américaines existantes bien avant Trump, anti-saoudiennes et anti-israéliennes ?

    Qu’on soit d’accord / en désaccord, ou selon ?!?, avec la politique extérieure de Trump, il n’en demeure pas moins que la gestion dudit « marasme actuel » appartient à l’ONU qui, avec son arsenal diplomatique, parvient comme rarement …

    … à FLAIRER le danger !?! - 21 sept 2019 –

    Ps. : Vaut mieux se retirer d’un quelconque accord qui ne mène à nulle part que de rester coller d’illusion et pour rien ! En ce sens, Trump, n’étant pas Obama, prend le risque de ne pas l’imiter et, par ailleurs, cherche à valoriser le patriotisme américain devant-derrière tout ennemi susceptible d’inquiéter ou de fragiliser, ou-bien son pays, ou-bien sa présidence ! Cé tout !

  • Pierre Fortin - Abonné 22 septembre 2019 13 h 20

    Washington aurait-il remis en vigueur la stratégie du fou de Nixon ?


    Comme vous dites M. Myles, « Mike Pompeo, a qualifié le bombardement des installations d’Aramco d’acte de guerre de l’Iran, en se fiant aux renseignements colligés par l’Arabie saoudite, ». Mais il a aussi déclaré durant son vol : « Je viens ici dans un état d’esprit diplomatique ». Comprenne qui pourra.

    Quelle crédibilité faut-il accorder aux déclarations de Washington concernant l'attaque d'Abqaiq ? Attendre des saoudiens qu'ils précisent l'origine des tirs de drones est un faux-fuyant grotesque : les 80 systèmes Patriot installés sur le territoire saoudien ont échoué à neutraliser l'attaque; seraient-ils également aveugles au point que leur radar d'acquisition n'aient rien vu venir ? Les USA possèdent sûrement les preuves radar des tirs effectués. Pourquoi ne pas les produire ?

    Ces tirs ne sont pas les premiers. Depuis le début de la guerre, les Houthis les utilisent et les raffinent avec un succès croissant, dont plusieurs attaques contre des installations pétrolières saoudiennes et les aéroports de Dubaï et d’Abou Dabi aux Émirats Arabes Unis (qui ont fini par quitter la folle guerre de ben Salmane et entamer une stratégie dite de « paix d’abord »).

    Les Houthis ont présenté en juillet leurs missiles balistiques, de croisière, et de drones. Ils reconnaissent qu'ils originent de plans iraniens, mais précisent qu’ils ont été construits au Yémen et lancés depuis ce pays. Il y a eu plusieurs attaques réussies contre des sites militaires et pétroliers. Or vous estimez que « des doutes subsistent sur leurs capacités d’orchestrer une attaque d’une telle précision ». Toucher un pipeline comme ce fut le cas il y a peu exige plus qu'un tir au hasard. Ces drones sont guidés et précis.

    Il faudrait aussi considérer l'avis du Président Rohani : « Ils n'ont pas frappé un hôpital [...], ils n'ont pas frappé une école [...]. Ils ont simplement frappé un centre industriel, attaqué pour vous mettre en garde. Tirez les leçons [...] de cet avertissement ».