Le beurre et l’argent du beurre

Dans la liste des demandes — en nombre relativement limité, doit-on constater — que François Legault a adressées mardi aux chefs des partis fédéraux en campagne électorale, figure le transfert au Québec de presque tous les pouvoirs en matière d’immigration.

En vertu d’ententes administratives, le Québec a le pouvoir de sélectionner les immigrants dits économiques, soit environ 60 % du total des admissions. Pour le reste — essentiellement les immigrants issus des réunifications familiales et les réfugiés —, c’est Ottawa qui gère leur sélection. C’est également le gouvernement fédéral qui chapeaute le programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET).

François Legault a présenté ses demandes, y compris celle qui vise l’immigration, sous le « principe fondamental que le Québec forme une nation distincte et libre de ses choix », déformant la célèbre déclaration faite par Robert Bourassa au lendemain de l’échec de l’Accord du lac Meech. Quand le premier ministre libéral parlait d’une société distincte libre de ses choix, c’était non pas pour affirmer que le Québec était libre de ses choix au sein de la fédération mais qu’il était libre d’y rester ou d’en sortir, bref, de choisir son statut politique.

Quoi qu’il en soit, la déclaration de François Legault se veut avant tout politique — elle n’a pas de fondement constitutionnel — et souligne la volonté autonomiste de son gouvernement.

En principe, il serait logique que le Québec, dont les défis en immigration ont peu en commun avec la situation qui prévaut dans le reste du Canada, ait la haute main dans ce domaine. L’avenir de la seule nation francophone qui dispose d’un État en Amérique dépend de l’intégration en français des immigrants qu’elle accueille, tandis que le régime canadien d’immigration repose sur le choix entre les deux langues officielles, l’anglais s’imposant naturellement.

Le gouvernement Legault veut obtenir la gestion complète du PTET, ce qui, à notre avis, est parfaitement justifié. C’est une filière d’avenir qui permettra d’accueillir des immigrants déjà intégrés dans la société.

Le gouvernement caquiste veut également décider seul du nombre d’immigrants issus de la réunification familiale ainsi que celui des réfugiés. On peut toutefois se demander ce que l’exercice de ce pouvoir changerait en pratique. Dans le cas de la réunification familiale, il s’agit, dans près de 85 %, de demandes visant des conjoints et des enfants — conjoints et enfants de citoyens canadiens bien souvent — qu’il faut de toute façon accueillir. Quant aux réfugiés, le Canada doit respecter les conventions internationales les concernant et il ne contrôle pas le nombre de demandeurs d’asile qui se présentent à la frontière. Si le Québec obtenait la pleine gestion des réfugiés, il n’en serait pas autrement.

Enfin, et c’est au coeur des changements que le ministre Simon Jolin-Barrette, veut implanter, Québec veut imposer des conditions — réussite de tests sur les valeurs québécoises et des tests de français — avant que le gouvernement fédéral accorde le statut de résident permanent à un ressortissant étranger. Il s’agit donc d’instaurer une forme de permis de séjour à l’européenne avant que ne soit octroyée la résidence permanente.

Pour obtenir la citoyenneté canadienne, qui, essentiellement, donne le droit de vote et de se présenter aux élections, un résident permanent doit fournir la preuve qu’il peut parler et écrire dans une des langues officielles et passer un test de connaissance sur le Canada (géographie, histoire, système politique, Charte des droits, etc.). Ce n’est guère différent des tests que veut imposer le gouvernement Legault. Mais on peut passer toute sa vie au Canada en tant que résident permanent, dont le droit de libre circulation et de travail partout au pays est protégé par la Charte des droits et libertés.

Le gouvernement Trudeau a déjà refusé d’accéder à cette demande du gouvernement Legault et tant le chef du Parti conservateur, Andrew Sheer, que le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, l’ont rejeté du revers de la main.

Simon Jolin-Barrette devra procéder autrement, comme il l’a déjà annoncé d’ailleurs, en augmentant considérablement l’offre en francisation et en instaurant un parcours personnalisé grâce auquel le Ministère suivra les progrès que chacun des immigrants réalisera en français, si besoin est.

François Legault s’est dit de « bonne foi », affirmant que son gouvernement « veut participer pleinement à la fédération canadienne ». Or, cette participation s’accompagne de contraintes et implique la sujétion du Québec au pouvoir fédéral. Il sera difficile pour l’ancien souverainiste, converti aux vertus du fédéralisme, d’avoir le beurre et l’argent du beurre, même si on ne peut lui reprocher d’essayer.

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9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 19 septembre 2019 07 h 12

    Pas de sujétion!


    La règle de tout fédéralisme, canadien et autres, est le partage des compétences. Il n'est pas question de ''sujétion au pouvoir fédéral'', comme l'écrit l'éditorialiste. Certes le fédéralisme peut prendre différentes formes, mais le partage des compétences, demeure la règle. Qui veut la totalité des pouvoirs doit quitter la fédération ou la fédération elle-même peut se tranformer en État unitaire. En matière d'immigration, selon la Constitution canadienne, le fédéral jouit d'une compétence prépondérante. Enfin on peut constater qu'en règle générale tout ordre de gouvernement, fédéral ou provincial, n'aime pas voir ses pouvoirs diminués... Ainsi va la politique.

    M.L.

    • Bernard Plante - Abonné 19 septembre 2019 12 h 32

      Pas de sujétion mais "le fédéral jouit d'une compétence prépondérante" selon la Constituion canadienne, Constitution que le Québec n'a jamais ratifié... Si ceci n'est pas de la sujétion on se demande bien ce que c'est! Marcher à genoux semble bien vous convenir.

  • Jean Lapointe - Abonné 19 septembre 2019 07 h 25

    Quel est le but que poursuit François Legault?

    «Il sera difficile pour l’ancien souverainiste, converti aux vertus du fédéralisme, d’avoir le beurre et l’argent du beurre, même si on ne peut lui reprocher d’essayer.» (Robert Dutrisac)

    On peut se demander dans quel but François Legault fait ces demandes. Est-ce que c'est parce qu'il pense sincèrement qu'il va pouvoir avec le temps faire évoluer la fédération canadienne en faveur des besoins du Québec ou bien est-ce que c'est parce qu'il espère par là plutôt donner davantage le goût de l'indépendance aux Québécois qui n'arrivent pas à se décider? Le problème c'est qu'on ne le sait pas. Le sait-il seulement lui-même ou bien agit-il à l'aveugle? Ne devrions-nous pas le savoir étant donné qu'il agit en notre nom?

    • Serge Lamarche - Abonné 19 septembre 2019 14 h 23

      Ce sont des demandes qui lui paraissent naturelles. Il veut aller dans cette direction et cherche un chemin.

    • Pierre Fortin - Abonné 19 septembre 2019 17 h 33

      Monsieur Lapointe,

      Pourquoi faudrait-il s'empêcher de chercher à obtenir le beurre et l’argent du beurre — et, tant qu'à y être, les faveurs de la fermière — quand on défend les intérêts de son pays et à plus forte raison ceux d'une province aux pouvoirs limités par autrui ?

      L'histoire démontre avec éloquence que nous n'obtiendrons rien sans pression politique suffisante et que l'adversité naturelle canadienne a plus souvent qu'autrement desservi le Québec. Je ne crois pas que Jason Kenney ou Andrew Scheer s'embarassent d'autant de retenue ou de considérations altruistes pour le seul bien-être de la fédération.

      D'autre part, le Québec ne reconnaît pas la constitution actuelle comme sienne, ce qui devrait faire réfléchir à son réaménagement plutôt que despérer que le Québec se couche chaque fois que ses intérêts se trouvent en opposition avec ceux des autres provinces. Comme disait Jacques Parizeau, le Canada est trop diversifié avec des besoins trop divergents pour être dirigé par un pouvoir centralisateur inconciliant. Les déchirements du pays n'en sont que les manifestations.

      Personne au Canada ne fera de cadeau au Québec s'il ne les réclame pas lui-même; il sera toujours temps de donner du mou si jamais un gros lot nous tombait dessus.

  • Claude Bernard - Abonné 19 septembre 2019 14 h 47

    Pourquoi procéder par lettre quémanderesse?

    Si on veut réellement un changement dans une entente entre partenaires asymétriques, envoyer une lettre publique est-elle la meilleure méthode?
    Un travail sérieux de défrichage et de rencontres n'est-il pas un préalable nécessaire?
    Vouloir se faire du capital politique local est autre chose; cela sent la petite politique partisane.
    Avoir plus de pouvoir en immigration cela ne se négocie-t-il pas sans en faire un enjeu constitutionnel; ce qui est le meilleur moyen de recevoir une fin de non recevoir, justement.
    C'est peut-être ce qui est souhaité.
    Faire évoluer la Fédération vers un Québec territoire autonome serait un gigantesque pas en arrière: le Québec est un état plus indépendant que les États américains; de par le monde aucune «province» ou sous-état n'a autant de pouvoirs, que je sache.
    Ni l'Écosse, ni la Corse, ni la Sicile, ni la Bavière, ni la Macédoine grècque, ni la Turquie kurde, ni la Catalogne, ni la Wallonie, ni la Flandre etc...
    Qu'est-ce à dire; sinon que le seul pas en avant qui nous manque est celui présentement hors de portée.
    Tous le reste surtout le statut quo dont nul ne réclame la survie, ni l'utopique troisième voie, ni le multitruc qui est une coquille vide; vides aussi les fabuleuses «discussions constitutionnelles» ou pitoyables «réouvertures de la Constitution».
    Une seule chose demeure dont la valeur symbolique outrepasse son évidence pour l'honneur du pays: un référendum sur la transformation du Canada en République.
    L'honneur d'un pays post-national!
    Du jamais vu en ce bas monde; quel pays parle d'honneur, de respect de la parole donnée, du courage d'aider les autres, de diminuer la misère humaine.





    19.09.19lebeurreetl'argentdubeurre

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 septembre 2019 16 h 08

    … digne de ce nom !

    « Il sera difficile pour l’ancien souverainiste, converti aux vertus du fédéralisme, d’avoir le beurre et l’argent du beurre, même si on ne peut lui reprocher d’essayer. » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    D’autant plus difficile que le pain qu’on souhaite BEURRER n’existe qu’en-corps le Quévec devienne un PAYS, une Nation …

    … digne de ce nom ! - 19 sept 2019 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 20 septembre 2019 03 h 36

      Du « le Quévec », lire plutôt « le Québec » (Mes excuses)

  • Hermel Cyr - Abonné 19 septembre 2019 20 h 03

    Demander ou décider ?

    Quand le Québec passera du « demander » au « décider », il sera libre et souverain. Pas avant.