Brexit: d’impasses en élections

Il y a tout un paradoxe à voir le premier ministre Boris Johnson entrer en guerre avec son Parlement et pousser la présomption jusqu’à expulser du Parti conservateur 21 députés rebelles, dont plusieurs en étaient des piliers, lui qui a par ailleurs défendu l’idée et le principe d’un Brexit pur et dur au nom du rétablissement de la démocratie parlementaire britannique et, par extension, de la souveraineté du « peuple » face à l’autoritarisme distant de Bruxelles. Il n’est pas non plus sans ironie que ce Parlement lui mette des bâtons dans les roues de la même manière que le clan des Brexiters à tous crins, aujourd’hui au pouvoir, a fini par avoir la peau de l’ex-première ministre Theresa May.

M. Johnson a jeté de l’huile sur le feu en décidant d’abord de suspendre les travaux parlementaires pour cinq semaines à compter de lundi prochain. Alors que point l’échéance fatidique du 31 octobre, date butoir du Brexit, le geste est venu témoigner d’un mépris grave à l’égard du débat démocratique. Si bien qu’il est heureux que, mercredi, les Communes aient approuvé en urgence une loi visant à empêcher que le premier ministre sorte le Royaume-Uni du giron européen le 31 octobre prochain sans accord préalable de rupture avec l’UE.

Ce qui, sur le fond, ne met pas fin à l’impasse, bien entendu, sauf pour tenter d’éviter dans l’immédiat aux Britanniques d’avoir à sauter dans le vide. Un Brexit sans accord demeure, du reste, possible. N’empêche que, pour avoir posé mardi le geste extraordinaire d’expulser les députés rebelles — devenus indépendants —, le gouvernement Johnson a perdu sa majorité aux Communes, donnant à l’opposition, certes divisée et disparate, le pouvoir d’exiger du premier ministre qu’il aille demander à Bruxelles un nouveau report du divorce avec l’UE. Sur papier du moins, puisqu’il n’est pas question pour M. Johnson d’obéir… et puisque, par ailleurs, la négociation a tourné à une fin de non-recevoir réciproque entre Londres et l’Union européenne.

Alors quoi ? Ces temps fous promettent dans les prochains jours d’autres rebondissements et d’autres culs-de-sac, liés à une panoplie de calculs partisans. Chose certaine, il devient clair qu’il y aura, plus tôt que plus tard, de nouvelles élections en Grande-Bretagne. M. Johnson dit maintenant en vouloir — signe que sa marge de manoeuvre se réduit — et souhaitait mercredi les voir se tenir le 15 octobre. Mais encore là, il n’est pas maître du jeu, comme la règle exige qu’il obtienne le feu vert des deux tiers des Communes pour déclencher des élections hâtives.

Entendu que l’incroyable bourbier dans lequel continue de s’enfoncer la classe politique est à l’image des déchirements qui secouent l’ensemble de la société britannique dans le débat sur le Brexit. Du moins jusqu’à un certain point. Il y a plusieurs peuples, n’en déplaise aux populistes simplificateurs. Mais le fait est aussi que le débat au Parlement, ainsi que le relève le journaliste britannique James Butler, a viré en trop grande partie aux luttes de pouvoir partisanes et aux guerres procédurières « ésotériques » face auxquelles le commun des mortels en perd son latin. Si le référendum de juin 2016 a mis en exergue les lacunes de la construction européenne et la fatigue démocratique du monde occidental, alors en quoi a-t-il donné lieu depuis trois ans en Grande-Bretagne, se demande-t-il, à une réflexion sur le rôle de l’État national, ou sur la politique migratoire, ou sur les relations compliquées avec l’Irlande et entre les nations qui la constituent ?

On désespère de voir ces enjeux soulevés en campagne électorale. Mis en déroute au Parlement, M. Johnson, qui n’est devenu premier ministre qu’à la fin du mois de juillet, aura défendu la thèse que la menace d’un Brexit sans accord renforçait la position de négociation du Royaume-Uni face à l’UE. Rien n’est moins sûr. C’est en tout cas la position qu’il défendra en campagne, aiguillé par son conseiller principal, Dominic Commings, le Steve Bannon des Anglais. La stratégie est, comme chez les républicains aux États-Unis, de pousser le Parti conservateur bien à droite de l’échiquier politique, en espérant compenser les pertes au sein de son électorat modéré par les voix extrémistes des partisans du Brexit Party de Nigel Farage. Stratégie risquée et peu amène. M. Johnson veut rebattre les cartes en creusant les divisions. On ne veut pas le voir réussir.

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9 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 5 septembre 2019 06 h 36

    J'essaie de comprendre ....

    depuis le début, ou surtout ces derniers temps, ce brexit pour lequel les anglais ont voté, mais j'avoue que j'en perds mon latin. Que veulent-ils au juste? Comment se fait-il que les parlementaires se comportent en chambre comme des débiles? Vous les entendez hurler de part et d'autre? On dirai une bande d'enfants dans un cour d'école qui se chamaille pour le même ballon.

  • Michel Lebel - Abonné 5 septembre 2019 07 h 22

    Sortir du bourbier!

    Honte à la classe politique britannique! Honte d'avoir un premier ministre comme Boris Johnson! Je crois que ce dernier ne fera pas long feu et que les Britanniques sortiront de leur bourbier par la tenue d'un second référendum dont le résultat sera favorable au maintien de leur pays dans l'Union européenne. Mais qui vivra verra!

    M.L.

  • Gilbert Talbot - Abonné 5 septembre 2019 08 h 38

    Une comédie tragique jouée par des clowns blonds.

    Méchant Boris veut que sa posture et sa coiffure le rapproche de Donald Trump. Et quand on les regarde tous les deux un certain angle de droite on peut voir deux clowns sur la scène mondiale de la .tragédie.

  • Françoise Labelle - Abonnée 5 septembre 2019 09 h 22

    Élections, mais quand?

    Le temps joue contre Boris. Il a expulsé 21 députés importants, manoeuvre risquée motivée par la crainte d'être débordé par l'extrême-droite de Farrage (UKIP). Il a intérêt à des élections le plus tôt possible mais ça ne dépend pas que de sa volonté.
    Au contraire, Corbyn, travailliste, craint de voir les ouvriers du nord, favorables au brexit, quitter son parti et cherche à gagner du temps en jouant l’ambiguïté. Ce paradoxe tient au fait que le brexit divise la population sans tenir compte des politiques traditionnelles. L'émission Cdansl'air (Boris perd le contrôle) évoquait la possibilité d'un gouvernement coalisant l'opposition et dirigé par un leader moins clivant que Corbyn.

    Finalement, la question centrale de l'Irlande (le statut de l'Irlande du nord post-brexit) risque de faire éclater la Grande-Bretagne, au-delà des probèmes économiques d'un no-deal. La démission de la leader des conservateurs d'Écosse aura des conséquences.

  • Germain Dallaire - Abonné 5 septembre 2019 09 h 29

    La personnalité de Boris Johnson, une distraction

    Vous admettrez un chose avec moi M. Taillefer, il n'y a rien à attendre de la chambre des communes en Grande Bretagne. Au cours des deux dernières années, ils ont voté contre une chose et le lendemain contre son contraire. Theresa May, avec sa tendance à concilier, à temporiser et à négocier n'a pas réussi à dégager une majorité. C'est tout dire. Avec Boris Johnson, on est passé d'un extrême à l'autre, d'une personne conciliante au maximum, on est passé à un taureau qui fonce, tête baissée. Quoiqu'on dise, quoiqu'on fasse, démocratie pour démocratie, le peuple a parlé et à mon avis, un référendum est de loin plus significatif qu'une élection. Indépendamment du personnage, Boris Johnson a le mérite de vouloir dénouer l'impasse en mettant sa tête sur le billot.
    Les polticiens de l'Union Européenne de leur côté, effrayés qu'ils sont par le Brexit, font du déni. Devant le détermination de Boris Johnson, ils commencent à lever la tête. Il y a deux semaines, Angela Merkel a fait preuve d'un peu d'ouverture. On la comprend, la balance commerciale entre les deux pays est favorable à l'Allemagne d'environ 50 milliard d'euro. Avec une Allemagne au bord de la récession...
    Le problème est là tout entier et dépasse de beaucoup le style fantasque de Boris Johnson qui n'apparait là-dedans que comme un cible facile, une distraction.