Résister à l’intimidation

Depuis l’arrestation de la numéro deux du géant chinois des télécommunications Huawei par le Canada, à la suite d’une demande d’extradition américaine, Pékin ne cesse de montrer les crocs. La primauté du droit est le dernier souci du gouvernement chinois, qui veut uniquement la libération séance tenante de Meng Wanzhou.

Les autorités chinoises ne lésinent pas sur les moyens pour tenter de faire plier Ottawa : détention arbitraire des Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor, accusés d’espionnage, condamnation à mort de deux Canadiens déclarés coupables de trafic de drogue, représailles commerciales contre les exportateurs canadiens de canola, de porc et de bœuf…

Le ton a monté d’un autre cran cette semaine après que la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, eut joint sa voix à celle de son homologue européenne Federica Mogherini pour inviter tous les protagonistes de la crise à Hong Kong à « faire preuve de retenue, [à] rejeter la violence et [à] prendre des mesures urgentes pour désamorcer la situation ».

Cette réponse mesurée aux manifestations prodémocratiques qui durent depuis deux mois a valu à Mme Freeland, et seulement à elle, les remontrances du ministère chinois des Affaires étrangères. « Remarques irresponsables », « grossière ingérence dans les affaires internes de la Chine », a déclaré le porte-parole du ministre sur les ondes d’une télévision locale. Et ça ne s’est pas arrêté là. « Nous demandons au camp canadien de réfléchir profondément à ses erreurs, de se mettre dans une position plus correcte et de cesser ses méfaits avant qu’il ne soit trop tard », a-t-il ajouté, menaçant.

Selon l’ancien ambassadeur du Canada en Chine, Guy Saint-Jacques, on est face à la nouvelle diplomatie chinoise telle que pratiquée sous la présidence de Xi Jinping. On ne cherche plus à sauver la face et à éviter d’embarrasser son interlocuteur, on joue du muscle.

Le fait que la ministre canadienne soit une femme y est peut-être aussi pour quelque chose, mais c’est avant tout sa réputation de solidité qu’on veut ébranler. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un gouvernement étranger la prend à partie parce qu’elle se tient debout. Le président américain, Donald Trump, l’a critiquée durant les négociations de l’ALENA. Les Russes lui interdisent toujours de mettre les pieds chez eux.

Ce dernier accrochage avec Pékin est aussi le reflet, note M. Saint-Jacques, des mauvaises relations entre les deux pays. De toute évidence, le Canada cherche encore comment interagir avec cette nouvelle Chine plus puissante et sûre d’elle, peu soucieuse des règles internationales et encline à bousculer et à intimider ceux qui se trouvent sur son chemin ou qui se mêlent de ce qu’elle considère comme une affaire intérieure.

Mercredi, à Montréal, lors d’un discours sur la politique étrangère, le premier ministre Justin Trudeau a souligné la longévité des relations diplomatiques sino-canadiennes, mais aussi les désaccords anciens et nouveaux. Mais dans ce cas, comme avec d’autres partenaires puissants, « nous n’intensifions pas les crises, mais nous ne cédons pas non plus ».

Mme Freeland a déjà prouvé qu’elle savait se tenir debout, elle doit persister même si, face à la Chine, cela exige beaucoup de doigté pour qui veut à la fois défendre l’ordre international et les intérêts canadiens, y compris ceux des citoyens pris en étau. Dans le cas de Hong Kong, le Canada doit continuer à faire front commun avec les autres pays qui défendent le respect de l’accord de cession de ce territoire à la Chine, territoire où vivent 300 000 ressortissants canadiens et à qui on avait promis autonomie, État de droit, liberté d’expression et de presse.

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13 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 23 août 2019 05 h 59

    La Chine est maintenant assez puissante pour se ficher des règles internationales comme le font lesUSA depuis des dizaines d'années.

  • Benoit Gaboury - Abonné 23 août 2019 07 h 51

    Mais qu'a fait Mme Meng Wanzhou?

    Excellent commentaire de Mme Cornellier. Cependant, un des problèmes qui est aussi lié à cette affaire, et je dirais même qu'il est à sa base, est l'extraterritorialité du droit américain qui permet à nos voisins du sud d'arrêter, par exemple, une dirigeante commerciale asiatique - qui de surcroit agit au sein d'une compagnie hautement compétitive avec les États-Unis - pour le motif, ici, d'avoir fait du commerce avec un autre pays asiatique sous embargo américain. Il y a des précédents dans ce type de procédure «légale» américaine où l'on menace de prison des dirigeants d'entreprise afin de les amener à négocier à leur détriment. L'affaire Alstom, par exemple, qui fait tant de bruit en France, et qui avait coûté son poste à Arnaud Montebourg. Il faut voir l'excellente émission de Thinkerview où un dirigeant d'entreprise français, M. Frédéric Pierucci, raconte l'envers de la médaille et son séjour dans les prisons américaines. https://www.youtube.com/watch?v=dejeVuL9-7c&t=4435s

    • Cyril Dionne - Abonné 23 août 2019 11 h 01

      Meng Wanzhou est la représente du plus grand voleur de technologie au monde, l'Empire du Milieu. Et ce sont les USA, qui dans la plupart des cas, conçoivent et développent les nouvelles technologies. Les États-Unis se sont servis de l'amateurisme canadien en les personnes de Justin Trudeau et Chrystia Freeland pour qu’ils fassent leur méchant coup pour eux. Enfin, c'était très habile de leur part et ils ne reçoivent aucun contrecoup diplomatique, commercial ou politique dans cette affaire.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 23 août 2019 09 h 10

    Le Devoir radote


    Il ne suffit pas que le Canada reçoive un mandant d’arrestation des États-Unis pour qu’Ottawa obéisse.

    Pour respecter les critères du traité d’extradition, il faut que le type de crime reproché soit sanctionné à la fois aux États-Unis et au Canada (comme un meurtre ou un vol). Cela ne s’applique pas, par exemple, à un Américain ayant fuit la conscription durant la guerre au Vietnam.

    Or le département de la Justice américaine (DoJ) a mis trois mois à trouver les justifications de son mandat d’extradition.

    On reproche à Huawei d’avoir, par le biais d’une filiale à Hong Kong, violé non pas les sanctions de l’ONU (dans ce cas, le mandat serait venu de Genève ou de New York), mais le blocus économique décidé unilatéralement par Washington.

    Puisque le Canada ne reconnaît pas officiellement le principe de l’extraterritorialité des lois américaines, on accuse la dirigeante de Huawei de s’être parjuré — le parjure est un crime commun dans nos deux pays — dans une enquête du DoJ qui n’a jamais abouti en raison du témoignage de cette dirigeante chinoise.

    En somme, le ‘crime’ n’a jamais été prouvé devant les tribunaux américains. Donc cela ne peut être un motif d’extradition.

    Tout comme dans le cas de la saisie du pétrolier Grace One à Gibraltar, jugée illégale par le juge Anthony Dudley, Le Devoir devrait être un peu moins naïf face à la propagande guerrière des États-Unis.

    • Gilbert Troutet - Abonné 23 août 2019 12 h 00

      Excellente mise au point. Je trouve, moi aussi, que Manon Cornellier embouche à son tour les trompettes de la propagande occidentale. Vous avez raison de rappeler aussi que la grande presse n'a rien dit du jugement concernant le pétrolier iranien, saisi illégalement à Gibraltar. Et pour cause, c'est ici du mensonge par omission, mais surtout par choix.

    • Pierre Fortin - Abonné 23 août 2019 15 h 06

      Monsieur Martel,

      Puisque vous rappelez l'arrestation de Meng Wanzhou, il est intéressant de souligner les autres événements survenus ce même 1er décembre 2018 :

      – L’arrestation de Meng Wanzhou a eu lieu pendant que, au G20 à Buenos Aires, le président Trump négociait avec le président chinois des relations commerciales. Trump n’était pas au courant de l’arrestation imminente, mais son conseiller à la sécurité nationale John Bolton en était informé et participait lui aussi à la rencontre au sommet. Pourquoi a-t-il tenu le Président dans l'ignorance et quelles sont les conséquences sur les relations entre les États-Unis et la Chine ? ( https://www.nytimes.com/2018/12/06/us/politics/huawei-meng-china-iran.html )

      – Madame Meng était en transit à Vancouver alors qu'elle allait rencontrer le professeur Zhang Shoucheng dont les travaux en physique quantique devraient révolutionner l’industrie chinoise des semi-conducteurs. Le même jour, le professeur Zhang, 55 ans, tombe d’un immeuble aux États-Unis. On dit qu'il s'agit d'un suicide. ( https://news.stanford.edu/2018/12/06/shoucheng-zhang-obituary/ )

      – Toujours ce 1er décembre, un incendie se déclare pendant la nuit dans une usine du leader mondial de la lithographie aux ultraviolets, technologie cruciale pour la prochaine génération de semi-conducteurs, qui exécutait une commande chinoise à livrer début 2019. ( https://www.asml.com/press/press-releases/asml-expects-some-delay-in-deliveries-during-start-of-2019-due-to-fire-at-supplier/en/s5869?rid=57936 )

      Ça fait beaucoup pour un 1er décembre, une journée bien remplie !

    • Cyril Dionne - Abonné 23 août 2019 18 h 06

      M. Fortin.

      La Chine travaillait sur la technologie 5G. Les USA sur les technologies 6G, 7G, 8G et 9G. Meng Wanzhou était là pour espionner et voler les nouvelles découvertes américaines qui n'ont pas seulement un intérêt commercial, mais surtout militaire. Depuis leur émergence, la Chine ne fait que copier et voler les découvertes des autres.

      Et pardieu, la Chine est une dictature communiste. Revenez-en.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 23 août 2019 19 h 48

      Monsieur Dionne,

      Il y eut un temps où la Chine pillait la technologie occidentale. Nos pays fermaient les yeux en contrepartie de l’accès au marché chinois. Mais cette époque est révolue.

      Pour la première fois en 2011, la Chine s’est classée au premier rang mondial quant au nombre de demandes de brevets.

      Selon le World Intellectual Property Indicators 2012, sur les 2 140 000 millions d’inventions dans le monde en 2011, 526 412 venaient de Chine, soit 24,6 % (en comparaison avec 23,5 % de provenance américaine).

      Cette première place, la Chine l’a perdue puis regagnée depuis.

      En 2015, le nombre de brevets chinois était supérieur au total des brevets américains, japonais, coréens et européens.

      En Chine, le Treizième plan quinquennal de développement s’étend de 2016 à 2020. Il place le secteur des communications au niveau des grandes priorités nationales.

      Il est donc normal qu’un jour, la technologie chinoise dépasse la technologie américaine dans certains domaines. C’est le cas aujourd’hui de la téléphonie mobile.

      Après des investissements de l’ordre de 17,5 milliards$US depuis 2015, le réseau téléphonique chinois possède déjà la densité nécessaire à l’acheminement de quantités massives de données, comme c’est le cas en 5G.

      Par kilomètre carré, il y a 1,37 tour Wifi (de relai ou de diffusion) en territoire chinois et 0,10 tour (treize fois moins) en territoire américain.

      Bref, au niveau de l’acheminement des données sur son territoire, la Chine est plusieurs années en avance sur les États-Unis.

      Si ces derniers ne dépensaient pas une fortune à faire ma guerre, ils auraient conservé leur avance technologique.

  • Michel Lebel - Abonné 23 août 2019 09 h 45

    Se tenir debout!

    Mme Freeland se tient debout face aux despotes chinois et russe. Et aussi face au malotru de la Maison-Blanche. Je dis bravo et encore bravo. Cette ministre sauve l'honneur du Canada.

    M.L.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 août 2019 14 h 03

      Ah ! « ben » M. Lebel. Se tenir debout. Que c’est beau en paroles. Il nous semble que c’est aussi creux la « Canadian constitution », où les droits des individus sont à géométrie variable. Il y en a qui sont plus égaux que d’autres.

      Cela étant dit, est-ce que vous avez lu le livre, « Barbarian Lost: Travels in the New China » d’Alexandre Trudeau, le frère de l’autre ? C’est très éclairant. Il a accueilli chaleureusement le premier ministre chinois Li Keqiang à Ottawa il y a quelques années de cela et ceci nous rappelle de sa propre présence lors de voyages en famille en Chine avec Justin et son père, vous savez, Pierre-Elliot Trudeau, le fossoyeur des Canadiens français. Quarante-six ans après son père, il est parti en tournée d'un mois dans la nouvelle Chine et a pondu un livre pour vanter les mérites de l’émergence de la Chine.

      Il semble être très silencieux ces jours-ci. Misère.

  • Réjean Boucher - Abonné 23 août 2019 09 h 50

    Proverbe chinois...

    « Tuer un poulet pour effrayer les singes ». Devinez qui joue le rôle du poulet?