Date des élections 2019: soyons raisonnables!

Trois mois à peine avant les élections fédérales, la juge Ann Marie McDonald, de la Cour fédérale, a ordonné au Directeur général des élections (DGE) de réexaminer sa décision de tenir le scrutin le 21 octobre prochain au lieu de la semaine suivante, ce qui aurait évité un conflit avec une fête religieuse juive. La juge n’a pas ordonné au DGE de changer la date, mais de l’envisager s’il ne peut mieux expliquer son choix initial.

Dans toute société démocratique, voter est sûrement le geste le plus étroitement associé au statut de citoyen, peu importe le sexe, la race, la religion ou le statut économique. Mettre tout en oeuvre pour s’assurer que chacun puisse l’exercer est au coeur de la mission d’Élections Canada.

C’est pour cette raison qu’en 2019 on peut se rendre au bureau de scrutin le jour du vote ou, la semaine précédente, aller marquer son bulletin aux bureaux de vote par anticipation qui sont ouverts pendant quatre jours. Et de l’émission des brefs au mardi précédant le jour du scrutin, on peut voter par la poste ou se rendre à n’importe lequel des bureaux locaux d’Élections Canada, y compris sur les campus, pour voter par bulletin spécial. Bref, les moyens et les possibilités ne manquent pas.

En plus, on sait d’avance quand le faire, les élections étant maintenant à date fixe. En vertu de la loi, le vote doit se tenir « le troisième lundi d’octobre de la quatrième année civile qui suit le jour du scrutin de la dernière élection générale ». Le DGE peut recommander au gouvernement de tenir le vote le lendemain ou la semaine suivante si le jour prévu « coïncide avec un jour revêtant une importance culturelle ou religieuse ou avec la tenue d’une élection provinciale ou municipale ».

Pour s’assurer que ce n’était pas le cas, le directeur Stéphane Perrault a consulté les organisations des diverses communautés religieuses. Il a bien vu que les 21 et 22 octobre se tiendrait la fête du Chemini Atseret, qui revêt une grande importance pour les quelque 75 000 juifs orthodoxes et durant laquelle ils ne peuvent travailler, faire campagne ou voter. Le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) et des députés de confession juive, qui l’en ont informé, ne demandaient toutefois pas un report du vote, mais des accommodements pour faciliter la participation de ces électeurs.

Le DGE s’est exécuté. Il a entre autres prolongé les heures d’ouverture des bureaux de vote par anticipation et augmenté le personnel dans les circonscriptions où cette communauté est concentrée. Cela n’a toutefois pas satisfait la candidate conservatrice Chani Aryeh-Bain, qui voulait un report, ce que le DGE a refusé. Elle s’est tournée vers les tribunaux, d’où le jugement de mardi.

Depuis, certains pensent qu’on pourrait modifier le jour fixé par la loi afin de limiter les possibilités de conflits futurs, plusieurs fêtes juives survenant souvent en octobre. Mais tenir un scrutin en novembre, comme on le suggère, pose le risque d’une météo inclémente dans les régions nordiques. En fait, il n’y a pas de moment idéal pour tenir un scrutin. Mieux vaut avoir un processus prévisible et répondre aux besoins de tous, y compris des groupes religieux, en faisant ce que le DGE a fait.

Trouver des accommodements pour permettre aux citoyens de respecter leurs dogmes religieux est une chose, mais exiger de bousculer une mécanique électorale complexe et coûteuse, conçue pour répondre aux besoins de tous les électeurs, est tout à fait déraisonnable. Reporter le vote pose le risque de léser d’autres citoyens, dont les personnes handicapées, car rien ne garantit que les locaux adaptés trouvés ou déjà loués par le DGE seront disponibles le 28. Et que dire des électeurs du Nunavut ? Le 28 est jour d’élections municipales chez eux, une date qui ne peut être changée.

Stéphane Perrault doit peut-être mieux expliquer sa recommandation initiale, mais il doit la maintenir, et le gouvernement, qui doit trancher avant le 1er août, la respecter. L’absence d’unanimité de la communauté juive au sujet de cette demande de report démontre que les obligations religieuses des uns et des autres peuvent être matière à interprétation. Il ne revient pas à l’État laïque, ou au DGE dans ce cas-ci, de trancher ces questions théologiques. Leur seul devoir est d’offrir des accommodements, répétons-le, raisonnables. Ceux-ci ont été mis en place, que ceux à qui ils sont destinés s’en prévalent.

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11 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 26 juillet 2019 07 h 12

    Et on apprend

    dans un autre journal que le DGQ (le Directeur des élections du Québec) s'est excusé auprès de la communauté (ou d'une des multiples communautés) juive des ratées du vote par anticipation dans un comté montréalais lors des élections du 1er octobre 2018. À noter que l'organisation du vote par anticipation - qui n'est pas l'unique autre moyen de voter hors le jour du scrutin d'ailleurs, est déficiente PARTOUT et ce, depuis un certain nombre d'élections où l'on voit le volume d'électeurs voulant voter avant le jour de scrutin augmente de façon notoire: bureaux mal localisés, bureaux insuffisants et donc trop souvent très éloignés de nombreux électeurs, attente trop souvent longue au bureau de vote, etc... C'est de la mécanique et de l'art de s'enlever le doigt dans le nez... Donc pour revenir au sujet: élection le 1er octobre 2018: problème pour des religieux; élections le 21 octobre 2019 re-problème pour des religieux. Fixez une date et vous aurez toujours un religieux pour qui cela cause problème. Donc où est le problème? Poser la question c'est y répondre: la tendance «juridique» à la prédominance du religieux dans la hiérarchie des droits, hiérarchie qui ne devrait pas exister, mais voilà dans notre beau Kénéda, cela tourne au drame de la discrimination et du bafouement du religieux.... Ça promet pour l'avenir!

  • Daniel Charron - Abonné 26 juillet 2019 07 h 30

    Une fête célébrée à date variable.

    Le Chemini Atseret est une fête célébrée comme le Ramadan à des dates variables basées sur les cycles lunaires. Ce qui veut dire que cette fête ne sera célébrée qu'en 2019 le jour des élections. En 2018 la fête a eu lieu le 1 et le 2 octobre, en 2020 elle aura lieu les samedi 10 et dimanche 11 octobre et en 2021 les mardi 28 et mercredi 29 septembre 2021. Est-ce que la société Canadienne devra suspendre toute ces activités lors de ces dates? Pour moi il y a des limites dans une société démocratique à se plier aux demandes de groupes dont les croyances sincères sont certes importantes, mais dont l'accomodement serait un casse-tête perpétuel pour la société canadienne.

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 26 juillet 2019 07 h 33

    Le vote anticipé est là exactement pour cette raison, aucun besoin de changer la date des élections, c'est clair.
    Encore une fois les religions se tirent dans le pied avec une demande inutile et égoïste qui coûterait une fortune aux contribuables, j'espère que le ROC va se réveiller très bientôt et commencer à parler de laïcité.

  • Bernard Gélinas - Abonné 26 juillet 2019 07 h 51

    Bernard Gélinas - abonné

    L'importance accordée par le ROC au multiculturalisme ouvre-t-elle la porte à la dictature des groupes qu'on dit communautaristes?

  • Denis Drapeau - Abonné 26 juillet 2019 07 h 54

    Depuis 1982, le Canada n'est pas un état laïc

    «Il ne revient pas à l’État laïque, ou au DGE dans ce cas-ci, de trancher ces questions théologiques.»

    Le Canada n'est pas un état laïc. En effet, depuis 1982, il est reconnu "que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit". Cette phrase a été maintes fois interprétée par les tribunaux et constitue l'assise des demandes d'accommodement de tout acabit. La loi sur le multiculturalisme contribue aussi à fragmenter la notion laïque de citoyen en donnant la primauté à ce qui nous distingue plutôt que ce qui devrait nous unir. C’est ça le Canada, une mosaïque de communauté revendiquant ses distinctions même dans la sphère civil des relations entre les citoyens et l'état.

    Cessons de faire accroire au Québécois qu’ils vivent dans un état laïc. On accepte la culture majoritaire des canadiens ou on se donne un pays laïc. Entre les deux, aucune option n'est possible.

    • François Beaulne - Abonné 26 juillet 2019 10 h 32

      Vous avez raison. Le Canada n'est plus un Etat laic depuis la Charte des droits de Trudeau père de 1982 mettant fin à la vision d'un pays <bilingue et biculturel> des partis libéraux de Pearson et ses successeurs de la Commission Laurendeau-Dunton.
      Mais le Québec l'est, légalement depuis l'adoption de la Loi 21 de juin sur la laicité.
      Or en régime de laicité, le processus démocratique des élections législatives a priorité sur les considérations religieuses particulières. Et ceci doit demeurer au nom de la cohérence et de la paix sociale.
      Si le DG ouvre la porte à ces accomodements <déraisonnables> d'une communauté juive assydique de 75,000 personnes sur une population canadienne de 35 millions et Québécoise d'environ 8 millions, où s'arrêtera t'on?