Finances: les tentacules de la bête

Facebook et une trentaine (bientôt une centaine) de grandes sociétés des secteurs de la finance, du numérique et des services en ligne lanceront, dès l’an prochain, une monnaie virtuelle sans frontières nommée libra. Modeste à ses débuts, le projet devrait prendre rapidement de l’expansion, à moins de se heurter aux autorités gouvernementales européennes et américaines.

La libra, qui tire son nom de l’unité de mesure en poids de la monnaie sous l’Empire romain, est une cryptomonnaie dont la valeur reproduira l’indice d’un panier de devises majeures tels le dollar, l’euro et le yen. Sa valeur devrait donc être assez stable, contrairement au bitcoin tiré en quantité limitée, dont le prix fluctue en fonction de la demande.

Pour utiliser les libras en ligne ou dans le commerce, les consommateurs devront d’abord s’en procurer avec de vraies devises et les déposer dans leur portefeuille virtuel par l’entremise d’une application téléchargée sur leur téléphone intelligent. On la compare à une carte prépayée, ce qui n’est pas faux, du moins dans un premier temps, car les ambitions de ses promoteurs vont bien au-delà du simple moyen de payer ses achats en ligne.

Ce dont rêve le consortium formé autour de Calibra, la filiale de Facebook créée pour l’occasion, c’est de donner naissance à une véritable monnaie supranationale dont la sécurité serait assurée par la réserve de devises nationales récoltées à l’émission des libras. Rien ne dit cependant qu’on en restera là : après tout, pourquoi limiter les émissions de libras à la valeur de la réserve en devises quand on peut faire plus, beaucoup plus ?

Rappelons-nous que le dollar a longtemps été lié à la réserve d’or détenue par la banque centrale des États-Unis, ce qui restreignait l’émission de dollars pour stimuler l’économie et empêchait les banques de faire plus de profits en accordant plus de prêts. Aujourd’hui, la quantité de dollars en circulation ne repose plus sur l’or en réserve, mais seulement sur la confiance dans le fait que le système tiendra le coup et qu’en cas de crise, les gouvernements se porteront au secours des banques en faillite, ce qui fut le cas en 2009.

À partir du moment où la centaine de membres de la Libra Association, basée en Suisse, voudront émettre des cartes de crédit, recevoir des dépôts et faire des prêts aux individus et aux entreprises, comme cela est déjà prévu, ils voudront aussi émettre beaucoup plus de libras que ce à quoi leurs réserves les autorisent, ce que font déjà toutes les institutions financières traditionnelles. Cela comporte des risques, dont celui d’une crise de confiance que personne n’aura vu venir et qui amènerait des centaines de millions de détenteurs de libras à vouloir recouvrer leur mise initiale en devises nationales le même jour. Qui viendra alors au secours de la Libra Association pour empêcher la plus importante crise financière de l’histoire ?

En somme, qui réglementera les activités sans frontières des intervenants de tous les coins de la planète susceptibles de faciliter les transferts illicites et le blanchiment d’argent à grande échelle ? À l’heure actuelle, ce sont les banques centrales et les autorités réglementaires des États nationaux qui fixent les normes, mais qu’en sera-t-il pour la libra ? Assisterons-nous à la reproduction du modèle d’autoréglementation bidon qui a conduit à la naissance de ces monstres tentaculaires d’autosuffisance et de prédation que sont devenus les Google, Facebook, PayPal, Booking et Uber ?

Et qu’en sera-t-il de la protection des renseignements personnels ? Facebook se veut rassurante en précisant que les informations recueillies ne pourront pas servir à la vente de publicité. Vraiment ? Le public cible de départ, ce sont ses 2,5 milliards d’abonnés et l’immense clientèle de ses associées MasterCard, Visa, PayPal, Uber et les autres. Un contingent déjà gigantesque, auquel on ambitionne de greffer des dizaines, voire des centaines de millions de nouveaux clients qu’on entend recruter parmi le 1,7 milliard d’individus sans compte bancaire des pays en développement qui utilisent un cellulaire.

À n’en pas douter, si l’initiative parvient à échapper au contrôle des autorités nationales tout en obtenant une adhésion massive des consommateurs, elle ébranlera les colonnes du temple financier érigé à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Alors que certains y voient une bonne nouvelle en invoquant les bienfaits d’un marché plus libre que jamais, d’autres, dont nous sommes, y voient surtout une autre source d’érosion des pouvoirs publics nationaux doublée d’une intrusion toujours plus insidieuse de la bête dans la vie privée.

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2 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 21 juin 2019 01 h 17

    De la bête dans la vie privée

    Belle expression, d'autant plus que les libertariens associent la «bête» au gouvernement, alors qu'ici, la «bête» est une entrepise privée. Je préfère cette association!

  • Serge Ménard - Abonné 21 juin 2019 13 h 26

    Surprise !

    Je suis surpris qu'un journal de gauche comme Le Devoir n'y voit pas l'occasion de la promotion du globalisme dont il est ordinairement si friand ! En effet cette monnaie supranationale devrait achever le démantellement des nationalismes tel que promu par les états post-nationaux. M'enfin, comme disait Gaston !